Dans les rangs des Jardins d’Inverness

Greyée d’un pied amoché et passablement essoufflée par la fin de mon parcours d’études, je ne pouvais pas mieux tomber que sur les Jardins d’Inverness pour me remonter le moral.

C’est une ferme maraîchère certifiée bio qui opère sur seulement un hectare. Un lieu charmant planté dans le décor magnifique des Appalaches, mon patelin natal. Même très court, mon passage sur cette ferme m’a rebranchée solidement aux raisons pour lesquelles je me dirige, même lentement, vers une pratique de l’agriculture : investir les champs pour une qualité de vie, utiliser mes bras et mes neurones pour produire quelque chose de concret. Quelque chose qui fasse du sens.

Petite et prospère

La ferme de Timothé et Virginie n’est pas une entreprise comme les autres. Dans le paysage agricole québécois, Les Jardins d’Inverness font exception. Alors que plusieurs agriculteurs peinent à tirer profit de leurs activités, la petite exploitation du couple s’avère éminemment productive – donc particulièrement rentable. La vente des produits de la ferme génère annuellement  115 000$.

Cinq ans seulement après son implantation, l’entreprise fait figure de modèle chez les agriculteurs de la nouvelle génération, non seulement pour ses méthodes de gestion mais aussi parce que c’est une preuve que l’agriculture permet de cultiver un équilibre de vie. Avec fins de semaines et longues vacances en bonus.

 Qu’est-ce donc que cette bande de cultivateurs cultivés ne fait pas comme les autres?

Les Jardins d'Inverness vus du ciel - les planches de culture sont regroupées en 7 blocs. Crédit photo : Les Jardins d'Inverness

Les Jardins d’Inverness vus du ciel – les planches de culture sont regroupées en 7 blocs. Crédit photo : Denis St-Jean

Cultiver son mode de vie

Pour moult producteurs, l’arrivée du printemps signifie courir après sa queue : tout est à mettre en place pour le démarrage de la saison, dans les serres comme dans les champs. C’est vrai du moins pour une majorité des fermiers que j’ai croisés, qui peinent à tirer quelques heures de sommeil quotidien lorsque se pointe le mois de mai. Aux Jardins d’Inverness, les choses vont autrement. Les cultivateurs qui m’accueillent ont peine à trouver de quoi occuper la stagiaire que je suis. Et ce n’est pas faute de travail, seulement les choses ont été si bien planifiées (et exécutées) que l’équipe a plusieurs jours d’avance sur l’horaire prévu…

Ce temps économisé est l’heureux résultat d’une réflexion longuement mûrie par les propriétaires. Pendant qu’il complétait ses études en chimie physique, Timothé profitait des étés pour travailler dans des fermes du pays. Son doctorat en poche, il décide de quitter le monde académique : ce n’est pas le mode de vie qu’il souhaite et il est convaincu qu’un travail plus concret le rendrait véritablement heureux. Il continue de travailler dans des fermes et finit par atterrir aux jardins de la Grelinette. Cette ferme est la propriété de Jean-Martin Fortier, auteur du populaire ouvrage Le Jardinier-Maraîcher.

Fort de ses années de pratique sur sa ferme, Jean-Martin Fortier a rédigé Le Jardinier-Maraîcher. Un ouvrage fait pour démontrer qu’il est possible pour une famille de bien vivre en cultivant des légumes biologiques sur une petite surface. Ce avec peu d’outils mécanisés et un minimum d’investissements au démarrage.

Deux ans plus tard, Timothé est prêt à établir sa propre ferme. C’est ce qu’il fait en 2011 avec Virginie et tous les deux atterrissent dans le village d’Inverness, une municipalité d’un peu plus de 800 âmes. Virginie poursuit son travail d’enseignante en littérature au cégep. De son côté, Timothé développe une ferme lucrative selon un modèle qui, à ses yeux, se rapproche davantage des besoins de l’humain. Avec une micro-équipe de maraîchers – Vincent et Michaël –  Les Jardins d’Inverness incarnent un modèle de réussite qui gagne en popularité.

Timothé - un peu de rapiéçage en jasant

Timothé – un peu de rapiéçage en jasant

Parce que c’était l’heure du lunch, parce que dehors il pleuvait et parce qu’ils avaient le temps, Virginie et Timothé se sont prêtés à l’exercice de quelques questions.

Les Jardins d’Inverness opèrent selon le modèle du Jardinier Maraîcher, cependant vous avez retouché plusieurs aspects de la production. Les résultats sont constants et croissants. Que faites-vous de différent?

Timothé : Entre autres, nous avons mécanisé des tâches qui ne l’étaient pas. À la Grelinette, l’épandage du compost, par exemple, se fait à la main. Aux Jardins d’Inverness, on le fait avec un VTT et une remorque. On économise un temps énorme. Même chose pour le remblayage des buttes – ou des planches : on le fait avec le VTT, 2 disques ou 2 socles. Certaines opérations manuelles m’apparaissaient contraignantes pour le corps, surtout lorsque répétées pendant des heures : je les ai transformées afin de faciliter les choses pour les humains qui pratiquent le métier. Dans certains cas, cela veut dire effectivement plus de mécanisation, mais à petite échelle. Le seul désherbage qui est fait systématiquement à la main, ici, c’est le désherbage des carottes!

Virginie et Philomène

Virginie et Philomène

Virginie : Notre entreprise est petite, nous ne sommes pas endettés. La méthode est productive et permet de dégager du temps pour soi et la famille, mais ce n’est pas à la portée de tous. Il ne faut pas créer d’illusion : c’est accessible, oui, mais tout le monde n’est pas en mesure d’y arriver. Ça n’est pas toujours facile, il faut travailler fort, être rigoureux. Ici, tous les aspects de la production sont planifiés. Timothé conçoit ses calendriers longtemps d’avance.

Timothé : Quand une planche est récoltée, nous savons si nous devons semer ou si nous devons la couvrir, selon le plan de rotation adopté. On prend des données sur chaque tâche, les variétés et les rendements, ce qui marche, ce qui n’a pas marché et pourquoi. Tout est réfléchi. Je pense que mes études scientifiques sont d’une aide précieuse. La rigueur et la méthode me sont utiles pour la planification et la gestion des cultures. Même chose pour les techniques de résolution de problèmes au quotidien acquises dans ma formation. En même temps, il faut savoir s’éloigner un peu du plan de match pour réagir en cas de besoin. Il faut savoir bien s’entourer également – retenir des employés de talent, ce n’est pas toujours évident.

L’équilibre que vous recherchez, l’avez-vous atteint?

Timothé : Cette année, nous avons réduit le nombre de nos abonnés et nous sommes passés de 205 à 185. Je peux dire que nous avons atteint l’équilibre visé entre les efforts investis et les retombées. Nous produisons moins en 2016, c’est vrai, mais les revenus ne sont pas particulièrement touchés. En plus, je gagne du temps. Je fais plus de sport et d’activités en famille.

Virginie : Oui, nous avons réussi à trouver un équilibre. L’automne dernier, nous avons fermé les jardins au début novembre et deux jours plus tard, nous étions dans l’avion en direction du sud. Timothé avait déjà fait le travail de planification pour la saison suivante. C’est merveilleux, nos conditions de vie sont extraordinaires! Mais tout n’est pas parfait. L’arrivée de l’automne correspond à une perte de lumière et à l’arrêt des travaux physiques pendant plusieurs mois, une transition un peu brutale pour Timothé, et que nous sommes en train d’apprivoiser.

Comment voyez-vous le futur? Dans 5 à 10 ans d’ici ?

Les premiers légumes de la saison 2016. Crédit photo : Les Jardins d'Inverness

Les premiers légumes de la saison 2016. Crédit photo : Les Jardins d’Inverness

Timothé : Les choses changent. De plus en plus de gens s’intéressent à la profession d’agriculteurs, à des façons de faire différentes, réfléchies, efficaces. En ce sens, nous faisons du chemin et c’est une très bonne chose que des jeunes pratiquent le métier et gagnent leur vie agréablement. En revanche, je crois que notre travail n’est pas seulement de faire pousser des légumes et de les vendre. L’agriculture joue un rôle social immense -celui de nourrir le monde!- mais on dirait qu’il n’y a personne pour le voir. Personnellement j’aimerais que mon travail soit reconnu et valorisé par la société.

Comment cela se traduit-il concrètement?

Timothé : Les paysans du début du siècle jardinaient pour se nourrir, qui est un besoin vital. La communauté se réunissait dans les champs, autour des semences et des récoltes. L’économie locale était encouragée par la vente des produits de la ferme. Aujourd’hui, c’est le contraire qui se produit. Aux États-Unis, la saison de production s’échelonne sur toute l’année alors qu’au Québec elle dure seulement 6 mois. Nous devons compétitionner chez nous avec des agriculteurs qui ont de bien meilleures conditions de production.

Reconnaître la valeur des agriculteurs, ce serait au moins offrir un crédit d’impôt pour l’achat local. L’agriculture doit être au centre de notre économie, de notre santé, de mode de vie. Bien se nourrir, c’est la première étape vers le bien-être. Ceux qui exercent le métier de nourrir le monde devraient être reconnus et appuyés collectivement. En attendant, si nos méthodes inspirent des gens, nous en sommes les premiers heureux!

Michaël et Vincent au travail dans les champs ( Michaël, du moins, est au travail!) sourire

Michaël et Vincent au travail dans les champs (Michaël, du moins, est au travail!) sourire

L’école est finie!

J’ai fini mon DEP en production horticole!

Je vais enfin pouvoir enlever ces couches de rubans qui me serrent le pied – et retrouver mon « pied de maman normal ». Une astuce de ma super physiothérapeute pour me protéger d’une vieille blessure qui est remontée sur mon pied droit récemment. Un mal plus facile à gérer avec cette mini-momification qui stabilise le tendon douloureux, le temps que je termine mon programme. Et aujourd’hui c’est fait!

Ce qui, je l’espère, devrait me permettre de me remettre un peu plus rigoureusement sur le blogue. Si l’école est finie, mes aventures dans les champs, elles, continuent!

À bientôt, l’été est arrivé !

 

Sophie dans les vapes

Qu’est-ce qu’il dit, mon visage?

Il dit que c’est le printemps et que cette année, le printemps, je le vis à fond. Les pieds bien plantés sur le plancher des vaches (un peu trop?) et les espoirs tournés vers le soleil.

L’ail a pointé  son feuillage depuis déjà un bon moment et prépare ses fleurs.

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C’est le moment de grands travaux dans les champs… et de petites blessures pour l’apprentie que je suis.

 

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Taille de vignes au Domaine de Bergeville, Estrie

De retour après une pause un peu obligée, je reviens tranquillement sur le blogue avec quelques aventures rigolotes.

 

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À tout bientôt!

Le printemps est de retour, les bibittes aussi.  Elles ne sont pas que malcommodes. Tout l’été, les belles bibittes que sont les abeilles, coccinelles et autres petits êtres à ailes nous rendent de fiers services dans les potagers et les jardins. Les coccinelles mangent les pucerons qui bouffent les plants de tomates et les abeilles assurent la pollinisation des fleurs  qui deviendront des fruits. En leur offrant le gîte -un abri fait de multiples trous, fentes et autres interstices- on favorise les conditions à leur présence là où on les désire.

S’il est installé avant l’hiver, l’abri peut attirer les insectes auxiliaires dès le mois de mars. Au fil des mois et des années, la diversité des insectes hébergés s’enrichira.

Laissons une autre bibitte, l’enseignant Renaud-Pierre Boucher, nous présenter l’hôtel à insectes fabriqués par les élèves de production horticole; il atterrira bientôt au jardin communautaire de Orford.

1000 fois le printemps chez Rosaire Pion

Mercredi 9 mars : nous visitons les serres Rosaire Pion. Le printemps est bien implanté dans ce complexe de serres de plus de 750 000 pieds carrés. L’entreprise est présente un peu partout au Québec, chez les grands noms du commerce de détail qui se préparent à ouvrir leurs centres jardins extérieurs.

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Petit tour en photos d’un des plus gros producteurs de vivaces et de fines herbes de la province. Impressionnant!

L’idée d’une femme

«Quand Jean-Baptiste Pion s’est lancé dans la culture maraîchère en 1875, sur sa terre du Grand Rang à Saint-Hyacinthe, il ne se doutait pas que 140 ans plus tard, l’entreprise serait l’une des plus importantes au Québec,  mais dans la production de fleurs et de fines herbes!»

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Les serres Rosaire Pion en 1968

C’est Maria Berthe, la femme d’Origène, petit-fils de Jean-Baptiste, qui, quelques décennies plus tard,  orienta l’entreprise vers sa spécialité actuelle. «Pour mettre fin aux protestations de son mari contre la présence envahissante des pots de fleurs dans la maison, elle installa ses plantations à l’extérieur, dans des serres.»

Aujourd’hui, le territoire est tellement grand que des vélos sont mis à la disposition des employés pour accélérer leurs déplacements d’un lieu à l’autre de l’entreprise. Ils ont plus d’une quarantaine de serres à superviser!

Une cinquième génération d’horticulteurs

Le fils d’Origène, Rosaire, acheta l’entreprise en 1968 et avec sa femme Monique Bergeron. Ensemble, ils donnèrent à l’entreprise une remarquable croissance. Aujourd’hui, la compagnie est dirigée par la Dominic Pion et sa soeur Caroline, qui forment la cinquième génération de producteurs.  «Depuis 2000, nous produisons moins de variétés mais nous visons le volume, et en nous concentrant sur les bons vendeurs», explique Dominic Pion.

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Dominic Pion en compagnie Monique Bilodeau, la responsable des semis, à l’emploi de la compagnie depuis 30 ans.

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L’équipe est composée de 170 employés chevronnés qui produisent 476 variétés de plantes vivaces et 57 variétés de fines herbes. La planification de la production exige une organisation sans faille : la température et l’humidité sont gérées par informatique et des milliers de pots sont alignés au cordeau, pour un total de 3 millions de plants en production. À la fine pointe de la technologie, l’entreprise livre dans la province et en Ontario, dans les Maritimes et, dans une moindre mesure, aux États-Unis.

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Plants de basilic en pleine croissance.

Culture in vitro et automatisation

Fait plutôt rare au Québec, les serres Rosaire Pion dispose d’un petit laboratoire de culture in vitro, qui permet de produire un grand nombre de plantes homogènes dans un temps très court. Des morceaux de la plante sont placés sur un milieu de croissance qui contient généralement des hormones végétales (les hormones assurent la croissance de la plante), des vitamines, des nutriments et un gel comme l’agar-agar. La culture se déroule dans des conditions où la température, la luminosité et le taux d’humidité sont parfaitement contrôlés.

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Le laboratoire est dirigé par le scientifique Pierre Hedegus, responsable de la micropropagation.

Ici, on ne badine pas avec l’empotage : il y a beaucoup trop de travail  pour faire tout ça à la main! D’immenses ballots sont défaits dans les conteneurs qui fournissent en terreau la chaîne de production.

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La terre est distribuée dans les pots qui avancent sur le convoyeur vers l’équipe qui, ensuite, fait les plantations. Aujourd’hui, on plante des bulbes de lys.

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D’ici quelques semaines, le résultat devrait ressembler à cela : des centaines de lys presque prêts à l’embarquement pour être livrés à destination.

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La vente annuelle de Rosaire Pion

Comme c’est le cas à chaque printemps, les serres Rosaire Pion invitent le public à sa grande vente printanière qui aura lieu à St-Hyacinthe, sur le site du complexe, les 21, 22 et 23 mai. Jardinières, vivaces, fines herbes est plants de légumes seront mis en vente au prix du producteur.

Ça donne le goût, n’est-ce pas?

 

Guerre et sexe dans les serres

Vers la fin des vacances des Fêtes, j’ai expérimenté une nouvelle sensation : la joie de reprendre ma vie active. Lire entre les lignes : je n’étais pas triste que les vacances de Noël soient finies. J’étais même heureuse de retourner à l’école.

-Pourquoi?

-À cause des serres. Je vais passer plus de temps dans les serres. Fait chaud, c’est calme les serres.

Aujourd’hui, je peux témoigner du fait qu’il n’y a rien de moins serein que la vie dans une serre.  Du moins pas lorsque tu mesures quelques microns et que tu fais partie d’un groupe entomologique. Non, il n’y a rien de moins calme que les drames meurtriers qui se jouent à l’échelle des insectes dans nos cultures abritées.

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Dans les serres du CRIFA. Chacun sa table, chacun ses plants.

Les ennemis de nos cultures…

Depuis janvier, mes collègues et moi initions plusieurs petites productions en serres : divisions, bouturage, semis de légumes et de plantes de toutes sortes. La culture de fines herbes et la multiplication de dizaines de « mini-moi végétaux », pour la production d’une grande mosaïculture, nous occupent beaucoup.

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Véronique semble particulièrement motivée par la mosaïculture.

Chacun est responsable des soins à apporter aux plants (et aux essais botaniques un peu funkies) qui croissent sur sa table. Cela comprend évidemment la protection contre les ennemis de culture à 4 pattes et plus : pucerons, mouches du terreau, aleurodes, etc.  Si je pratiquais une agriculture conventionnelle, la lutte contre ces minuscules ravageurs se ferait à grands coups de pesticides et d’insecticides. Les opérations seraient efficaces, rapides et économiques.  Mais ce ne serait pas durable.

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Sciarides – mouches des terreaux- emprisonnées par la colle appliquée sur le piège jaune, qui les attire.

Les quantités de pesticides utilisées dans le monde augmentent d’année en année. Et le Québec ne fait pas exception. L’automne dernier, les médias rapportaient que les ventes de pesticides n’ont jamais été aussi élevées chez nous, 80% de ces substances servant au domaine agricole. Or, les surfaces cultivées, elles, diminuent; sur chaque hectare (10 000 mètres carrés) de culture, on épand aujourd’hui plus de 2 kg d’ingrédients actifs. La résistance des insectes à ces produits et les problèmes de santé reliés à leur présence dans l’environnement ne cessent aussi de croître. Le Québec  s’était pourtant donné comme objectif de réduire les pesticides de 25% d’ici 2021…

Les insectes, soldats de tous les temps

Heureusement, des alternatives aux pesticides existent et continuent de se développer (la vitesse de ce développement est proportionnelle à l’intérêt et au financement que nos dirigeants veulent bien y consacrer).  Les solutions que nous préconisons dans nos serres s’inspirent des rivalités qui opposent les insectes depuis des temps immémoriaux. La lutte biologique consiste notamment à exploiter la guerre naturelle des « bons » contre les « méchants » insectes, cette lutte sans merci que mènent de gentils prédateurs contre les méchantes bibbites qui ont élu domicile dans nos fines herbes.

Je parle du quotidien des insectes auxiliaires qui se battent contre d’autres insectes dits détestables. Détestables parce qu’ils piquent, sucent et broient nos précieux plants et, par-dessus tout, parce qu’ils s’y reproduisent.

coccinelle

Coccinelle adulte qui se nourrit des pucerons ayant envahi la tête d’un plant.

L’idée n’est pas d’hier : l’entomologie agricole a pris naissance il y a plus de 200 ans. Ce sont les maladies des vers à soie qui auraient, les premières, pousser des scientifiques à tester de minuscules végétaux appelés cryptogames (tels que les lichens et les algues) afin d’empêcher les ravageurs de détruire les précieux producteurs de soie. Quelques années plus tard, ces mêmes cryptogames seront utilisés pour exterminer les populations de hannetons s’attaquant aux cultures de céréales en champs.

Malgré l’efficacité démontrée de l’usage de prédateurs, le marché des insectes auxiliaires est encore peu présent au Québec.  Dans le reste du monde, c’est un marché en développement. Les entreprises qui exploitent les mérites de la prédation et du parasitisme entomologiques s’additionnent tranquillement mais sûrement. C’est dire que de plus en plus de compagnies comprennent l’intérêt de développer des moyens de luttes intégralement écologiques.

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Nous, vaillants élèves en agriculture végétale, avons l’opportunité d’étudier et d’expérimenter dans nos serres cet usage bien humain des relations amour-haine entre les insectes.

Quelques sentinelles de serres

L’humidité et la ventilation dans la serre sont bien contrôlées? Vous avez pris soin de choisir des cultivars résistants aux maladies et aux insectes? Et malgré ces attentions, vous découvrez des petites bêtes indésirables dans vos cultures? Commandez vos insectes prédateurs! Quelques jours plus tard, les « sentinelles de serres » sont livrées, prêtes à éclore en plein champs de bataille.

Des pelotons d’insectes guerriers que nous, les agriculteurs en herbe, introduisons un peu partout dans la serre, sous les feuilles et dans les pots, comme c’est le cas ici de l’acarien Amblyseius cucumeris.

Amblyseius cucumeris, un acarien qui se nourrit des larves de thrips et des tétranyques (des insectes nuisibles).

Amblyseius cucumeris, qui se nourrit notamment des larves de thrips (des insectes nuisibles).

Les oeufs sont fournis dans un mélange céréalier qui permet aux larves naissantes de Amblyseius cucumeris de se nourrir, le temps qu’elles prennent possession de leur territoire et de leur bar alimentaire vivant.

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Amblyseius cucumeris émergera de ces petits monticules beiges répartis dans nos productions.

Dès 1851, l’entomologiste français Justin Macquart affirmait que pour lutter contre les ennemis des arbres, la meilleure solution était de faire appel aux insectes parasites des insectes nuisibles « qui se développent dans leurs flancs, s’alimentent de leur substance et les font périr d’épuisement.» Je suis assez d’accord avec monsieur Macquart.

Le parasitisme est la plus fascinante et probablement la plus sensationnaliste des approches en matière de lutte biologique. Un exemple : Encarsia formosa, dont les méthodes perverses n’ont rien à envier à celles du terrifique Hannibal Lecter (Le silence des agneaux).  Minuscule guêpe innofensive pour l’humain, Encarsia formosa pond ses œufs directement dans les larves de l’aleurode – une petite mouche blanche qui s’attaque notamment aux plants de tomates et de poivrons. Petit à petit, les larves parasitées s’épuisent, meurent et deviennent noires. Quelques jours plus tard, un bébé guêpe voit le jour, après avoir percé le ventre de l’aleurode décomposition.

Chaque guêpe Encarsia formosa se reproduit un peu plus de 300 fois dans les larves d’aleurodes. C’est autant de vilaines mouches qui ne verront pas le jour, et autant de braves soldates qui se joindront aux armées d’auxiliaires.

Si vous voulez la paix, préparez la guerre, qu’il disait?

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Encarsia formosa est livrée dans les larves d’aleurodes noircies, attendant patiemment de voir le jour…

 

Relève agricole : quel âge me donnez-vous?

Si j’en crois ce que je lis et entends depuis que je grenouille dans le monde de l’agriculture, la relève du domaine serait âgée de 40 ans et moins au Québec.

Vraiment?

Fondée en 1982, la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) s’est donnée pour mission de «véhiculer les messages de la relève» et de «répondre à ses aspirations en améliorant les conditions d’établissement en agriculture, en valorisant la profession d’agriculteur, en formant et en informant ses membres».  Qui sont les membres admis à la FRAQ? «Les jeunes» de 16 à 39 ans, uniquement.

J’ai 43 ans et pourtant, je me considère bel et bien comme faisant partie de la relève agricole. Dans quelques mois, j’aurai terminé ma formation en agriculture. Je suis plusieurs fois diplômée -notamment en sciences de l’environnement. J’ai longtemps gagné ma vie comme travailleuse autonome, j’ai voyagé et travaillé sur quatre continents, je suis équipée d’un réseau de contacts diversifiés. Je suis forte d’une première carrière bien remplie et je suis outillée d’un projet d’affaires réfléchi et bien ficelé. De la détermination et des idées pour ma future ferme, j’en ai à revendre. Malgré cela, je ne suis pas considérée comme faisant partie de la relève agricole.  Pourquoi?

Parce que j’ai l’âge que j’ai. Et parce que je n’ai pas «moins de 40 ans», je n’ai pas l’âge d’être représentée par la FRAQ, affiliée à l’Union des producteurs agricoles (UPA). Il faut rappeler qu’au Québec,  l’UPA est le seul et unique syndicat agricole reconnu par le gouvernement, et ce depuis plus de 40 ans. Ce monopole syndical est un phénomène rare dans le monde, puisque les agriculteurs des autres nations ont le choix de l’association syndicale qui les représente.

Être membre de la FRAQ, c’est pour ainsi dire la seule façon d’avoir droit au chapitre quand on fait partie de la relève agricole au Québec. Mais puisque je ne suis pas admise comme membre la FRAQ, je ne suis pas considérée comme la relève et donc, je n’ai pas la possibilité d’être représentée politiquement auprès des instances officielles.

Même chose pour le financement au démarrage, puisque les programmes d’appuis à la relève -le Fonds d’investissement pour la relève agricole et la Financière agricole, qui est une société du gouvernement du Québec – adoptent les mêmes critères d’admissibilité, basés essentiellement sur l’âge (avoir 40 ans ou moins).

C’est dommage, très dommage, parce que le visage de la relève agricole est beaucoup plus riche que ce que véhiculent les organismes d’appui.

Les «nouveaux» agriculteurs

Monsieur Larousse apporte un éclairage instructif sur la question. Il me dit que la relève est «l’action de relever, de remplacer un groupe, une troupe par une autre dans une action». Dans ce même ordre d’idée, ce peut aussi être  «l’équipe, la troupe qui assure ce remplacement». Dans mon livre à moi comme dans celui de monsieur Larousse, la relève n’est pas tant une question d’âge que le défi d’assurer la continuité dans une activité. Mais cela, l’UPA ne le reconnaît pas.

La relève agricole que j’observe autour de moi possède pourtant un visage bien plus vaste, multidimensionnel. Un visage parfois un peu ridé, certes, mais certainement plus varié et hétérogène que ce que reflète la FRAQ. Il n’y a qu’à regarder dans les salles de classe en agriculture. Les enseignants vous diront que de plus en plus, la moyenne d’âge des inscrits aux programmes s’élève. Nombreux sont les travailleurs expérimentés qui, comme moi, souhaitent prendre leurs distances des administrations bureaucratiques éreintantes et réaliser leur rêve d’un retour à la terre.

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Le phénomène des néoruraux est aujourd’hui difficile à ignorer, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. Dans la région d’Arthabaska, par exemple, les données montrent que la plus grande portion des néoruraux est âgée de 40 à 59 ans. Chez ces nouveaux campagnards, environ un sur cinq a migré afin de s’établir en agriculture.

Si j’étais dirigeante, ce phénomène m’enthousiasmerait au plus haut point. Ces nouveaux agriculteurs ont une vision, des compétences pertinentes à offrir à leur région d’accueil. Leur décision de se lancer en agriculture est étudiée, mûrie. Par leur dynamisme et leur détermination -ils ne sont pas nés de la dernière pluie!- et par leur projet d’affaires,  ils forment une relève mature qui participe à faire tourner l’économie de leur patelin. Une relève qui contribue à enrichir le pouvoir attractif et la pérennité de la vie en région, si importante au développement durable de l’immense territoire du Québec.

Combien de temps encore les dirigeants syndicaux et gouvernementaux déclasseront-ils l’apport grandissant de cette relève de plus de 40 ans, pourtant déterminée et éclairée?

Et vous, qu’en pensez-vous?

Bilan de mi-parcours d’une fille qui prend racine

J’ai amorcé à 43 ans un tournant plutôt abrupte : retourner sur les bancs d’école pour apprendre les rudiments de la production horticole agricole. J’ai, pour cela, des motivations claires et profondes, ayant pataugé jusqu’ici dans le monde conceptuel des mots, de l’image et du son.

«Je veux utiliser mes bras. Produire quelque chose de concret. Quelque chose que je pourrai tenir entre mes mains, comme le fruit de ma vaillance à l’ouvrage, produit que je pourrai humer et partager. (…) C’est aussi pour répondre au souhait de mieux nourrir ma famille et pour alléger mes préoccupations alimentaires que j’entreprends mon aventure agricole.»

C’est une envie urgente de ressentir le plancher des vaches.
Ma grande, je me suis dit, change de décor. Va jouer un peu dehors.

J’ai entamé mon programme d’étude le 10 août dernier; le temps passe vite comme mes réserves de sauces aux tomates du jardin. Près de 5 mois plus tard je ne regrette rien de rien. Bien au contraire, pour toutes les raisons du monde.

En cette veille du jour de l’An, je souhaite partager celles qui m’apparaissent essentielles.

La dernière fois j’avais 4 ans

Combien de fois a-t-on rouspété devant les promesses non tenues par la météo cet été ? Lorsque la fin du mois d’août est arrivée et que la majorité de mes semblables rentraient dans les classes et les bureaux, le soleil et la chaleur sont réapparus. On a eu droit à de longues semaines de lumière réchauffante, semaines splendides qui viennent à peine de s’éclipser. L’ironie de la chose ne manque pas d’être soulignée par les vacanciers déçus.

Et où étais-je, moi, mesdames et messieurs, cet automne?

J’étais dans les champs. À jaser avec les oies.

De passage à Coaticook le 2 novembre 2015, les oies des neiges se dirigent vers la côte est américaine où elles passent l'hiver.

De passage à Coaticook le 2 novembre 2015, les oies des neiges se dirigent vers la côte est américaine où elles passent l’hiver.

J’ai passé l’automne dehors comme un rat de campagne. Sous les chauds rayons du grand jaune à identifier des plantes, visiter des fermes, creuser des trous, faire mes premiers labours, planter des choux et des graines d’espoir. À l’extérieur pour respirer l’air frais et me fondre dans le paysage, parfois à 4 pattes. Quelquefois j’ai pensé à mon autre vie, à mes collègues de travail plantés devant leur ordinateur. Quelquefois j’ai pensé à eux, mais pas trop longtemps; juste assez pour réaliser que la dernière fois où j’ai pleinement profité des odeurs humiques de l’automne, j’avais 4 ans. C’était l’année avant que j’entre à la maternelle.

Wow.

Heureusement, il n’est pas trop tard pour changer des choses.

Mes mains et les vraies affaires

Cette aventure agricole est une véritable bonne chose pour moi parce que j’apprends plein d’affaires pratiques qui me servent ou me serviront dans la vie. Comme purger le système diesel ou faire un changement d’huile sur (sous) un tracteur.

Changement d'huile. Mais avant, faut enlever la croûte de boue-fumier-compost séchée pour y voir clair...

Changement d’huile. Mais avant, faut enlever la croûte de boue-fumier-compost séchée pour y voir clair…

Bon, j’ai pas encore de tracteur, mais j’ai une voiture, qui fonctionne à peu près selon les mêmes principes. Les activités de maintenance que j’ai apprises, je peux les appliquer sur ma voiture. J’ai aussi appris à souder, par différentes techniques, et comment le faire bien.

La formation vise à faire de nous des producteurs les plus autonomes possibles. Des agriculteurs consciencieux, organisés, capables de se dépanner eux-mêmes dans la plupart des conditions, évitant des factures salées de garages agricoles en plus d’économiser un temps précieux de travail.

J’utilise amplement mes mains, cela va sans dire. Au fur et à mesure que les semaines passent, je prends confiance en mes habilités mécaniques et manuelles. Des labeurs pratiques qui sont des aspects gratifiants du travail. Je rencontre des enseignants qui m’aident à sauter par-dessus mes hésitations de petite fille, et je les en remercie grandement.

Stéphane Vachon, notre enseignant en mécanique agricole. «C'est le filtre à essence le plus mal entretenus que j'ai jamais vu de ma vie!"

Stéphane Vachon, enseignant en mécanique agricole. «C’est le filtre à essence le plus mal entretenu que j’ai vu de ma vie! » Il tient un filtre neuf dans sa main gauche, à titre de comparaison.

Une révolution arable dans les sols

«En cette ère internationale d’austérité et du tout à l’économie, il n’est pas question que je reste assise à l’intérieur, près de ma fenêtre, pendant qu’à l’extérieur, dans les champs et dans les villes, une véritable révolution prend racine.»

Les quelques stages que j’ai effectués jusqu’à maintenant me convainquent que des changements prennent racines, petit à petit. Des  « adaptations créatrices » sont tout à fait possibles en agriculture, en ville comme en campagne. Les approches que j’ai observées sont différentes sans être contradictoires; elles privilégient des productions sur de petites surfaces, accordent une valeur essentielle à la diversité biologique et à l’état des sols.

C’est aujourd’hui la veille du jour de l’An, mais c’est aussi la dernière journée de l’Année internationale des sols. Cette année aura accouché de la toute première évaluation mondiale des sols, qui révèle que la majorité d’entre eux se trouvent dans des conditions passables, mauvaises ou très mauvaises. Des lacunes dans les connaissances et des besoins en matière recherche ont été identifiés par cette immense revue de littérature scientifique. Des constats sombres et alarmants mais peu surprenants.

Il faut apprendre à faire au quotidien avec la complexité des sols. C’est, je l’apprends, un défi en soi. L’agriculture durable exige des connaissances diverses… et une bonne dose d’amour, tel que le rappellent Lydia et Claude Bourguignon, ce couple de scientifiques connus à travers le monde pour ses recherches en biologie des sols.

La science peut nous donner le pourquoi de la destruction de l’ozone, des forêts, des maladies de nos plantes et de nos animaux, mais elle ne peut pas nous dire le comment de notre comportement, de notre pensée ; c’est à nous de devenir responsables. (…) La terre souffre, et ce n’est pas de pansement dont elle a besoin, mais d’amour.

-Lydia et Claude Bourguignon, Le sol, la terre et les champs, Sang de la Terre.

À vous aussi, je souhaite l’amour.
Bye bye 2015 et bonne année 2016!

La soudure en agriculture, c’est quoi le rap?

Ma formation en production horticole comprend un cours d’oxycoupage et de soudage à l’arc. C’est quoi le rap? Pourquoi c’est important de savoir souder quand on travaille dans les champs?

Justement, les champs. La saison des récoltes tourne à plein régime et une pièce de la charrue se brise. C’est vraisemblablement fort pratique de savoir recoller les morceaux soi-même, sans avoir à payer -et attendre- les services du mécanicien.  Sans parler de tous ces autres objets et instruments qui peuvent être réparés au quotidien par la soudure. Sans oublier non plus les économies engendrées par ce qui peut être retapé dans ton garage, et non chaque fois dans celui du coin.

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Alors mes comparses et moi-même avons été initiés aujourd’hui au soudage à la torche. Une belle journée au cours de la laquelle on a pu pratiquer beaucoup. Résultat après quelques heures d’entraînement : une soudure qui a de l’allure!

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partie 1
Les reines jaunes du Doubs

La semaine dernière, j’ai eu la chance inouïe d’assister à un moment unique et symbolique du travail de semencier : la sélection des carottes porte-graines.  La valeur d’une semence dans la collection du semencier peut être estimée à la quantité de personnes qui font pousser ladite semence dans leur potager. Quel maraîcher du dimanche ne cultive pas de ces racines ombellifères aux chaudes couleurs d’agrumes?

Je ne vous parle pas ici de n’importe laquelle des carottes, ni de n’importe lequel des semenciers. Je vous parle de la carotte jaune du Doubs de Patrice Fortier. Cet artiste visuel et semencier du bas du fleuve qui a vu sa cote de popularité grimper après la sortie, en 2014, du film Le semeur, dont il est le sujet central. Le documentaire de Julie Perron s’est vu décerner plusieurs prix dans les pays où il a été présenté et raconte merveilleusement la démarche agro artistique de Patrice Fortier. Fondateur de La société des plantes, dans laquelle il vit, Patrice a consacré pratiquement tous les jours de ses 15 dernières années à cultiver, reproduire et préserver des semences anciennes, rares ou mises de côté par l’industrie.

Jaune du Doubs

Carotte jaune du Doubs. Crédit photo : Patrice Fortier.

Le travail du presque moine qu’est Patrice contribue à remettre au goût du jour des saveurs oubliées, et font le bonheur des amoureux d’art, d’écologie, de nature et de gastronomie. Son travail, il l’exécute avec la rigueur du scientifique, guidé par une âme généreuse de poète et de passeur de savoirs

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Dans la graineterie de La société des plantes

La communauté de Patrice Fortier

La société des plantes est établie à Kamouraska, un village de 500 âmes. C’est une communauté végétale tissée serrée de plus de 300 variétés, cultivées sur une terre riche et venteuse du rang de l’Embarras. Les travaux du semencier m’intéressent fortement et le stage était un prétexte parfait pour tirer quelques leçons de Patrice, que je connaissais suite à un de ses ateliers sur la production de semences.

Impossible pour moi, en quatre jours de stage, de retenir les noms de chaque plante. Apparemment, plusieurs visiteurs de La société n’arrivent pas même à concevoir qu’un être humain puisse retenir les noms, français et latins, de toutes ces recrues.

paysage de chez Patrice

Le matin se lève sur La société des plantes

Moi, me dit Patrice, je passe mes journées avec elles. Ça fait 15 ans que je les côtoie. C’est normal que je les connaisse par leurs petits noms.

Ces arbres, ces légumes, ces fleurs, ce sont des amis pour toi?

Oui, on peut dire que ce sont des amis.

Féru d’ethnobotanique, scrutateur autodidacte de la génétique des plantes, Patrice connaît ses herbes, fleurs et légumes comme s’il les avait tricotés. Il connaît l’histoire de chacun, leurs goûts, leurs formes, leurs forces et leurs vulnérabilités. Il sait ce qu’ils ont dans le coeur, qu’il doit parfois ouvrir pour retirer les semences qui perpétueront l’espèce. Les productions de Patrice privilégient la rusticité et des traits de caractères recherchés pour leurs arômes. Des arômes qui voyagent au moins jusqu’à Montréal, notamment, puisque le chef Normand Laprise du restaurant Toqué! n’hésite pas à se rendre jusque dans le rang de l’Embarras pour s’approvisionner à l’occasion.

La morphologie des légumes qu’il cultive inspire Patrice. Créateur d’une série de portraits de carottes -portraits qui voyagent avec le documentaire-  l’artiste devenu paysan travaille à présent sur un projet associant la morphologie de variétés de patates à celles de personnes marquantes de son entourage. Prochainement dans sa bibliothèque de semences : la patate bleue Frandelion, du nom de famille de Charles-Antoine, employé de La société des plantes depuis deux ans.

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La patate bleue Frandelion – variété à venir à La société des plantes.

De tout ce que j’ai récolté lors de mon passage à La société des plantes -graines, racines, branches, légumes, fruits- la récolte et la sélection de la carotte du Doubs est certainement la plus élaborée et une des plus attrayantes des tâches du semencier de Kamouraska.

Le défilé annuel de la jaune du Doubs

Mercredi matin, 14 octobre 2015. Les racines ayant prospéré tout l’été, le temps était venu, donc, de choisir les « plus belles » carottes, celles dont le développement et la croissance seront prolongés jusqu’à ce qu’elles donnent leurs graines, à l’automne 2016. La carotte en question est la jaune du Doubs, une variété ancienne utilisée à l’origine comme fourrage, et redevenue populaire « chez les animaux humains », au cours des dernières années, en raison de sa saveur sucrée et de la facilité à la conserver.

Première étape : armés de nos fourches, on retire délicatement de terre chacune des quelques 400 carottes plantées au printemps. Visuellement, l’entreprise a quelque chose d’impressionnant : au final, un lit de doigts jaune orangé attend patiemment d’être amené au lavage. Mais avant, il faut que les carottes s’adaptent à leur nouveau climat et que leur habit de terre sèche un peu.

Première étape : les carottes sont retirées délicatement de terre; elles reposent ainsi quelques heures, le temps de sécher et de rafraîchir un peu.

Première étape : les carottes sont retirées délicatement de terre. Elles reposent ainsi quelques heures, le temps de sécher et de rafraîchir un peu.

Quelques heures ont passé. On peut envoyer au rinçage les candidates à la reproduction. On enlève simplement le plus gros afin de procéder au premier tri.

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Quelques heures ont passées, les carottes sont rincées légèrement.

On passe maintenant au premier tri. On met de côté les individus qui ont des malformations ou qui ne correspondent pas du tout aux caractéristiques de la jaune du Doubs : une carotte jaune (pas orange, pas blanche), plutôt longue, obtuse.

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Premier tri, où on met de côté toutes les carottes qui ne correspondent pas aux caractéristiques propres à la jaune du Doubs. Sur la photo : Charles-Antoine Frandelion, employé de La société des plantes.

Deuxième grande étape : on rapatrie les carottes dans la maison. Il faut les nettoyer pour pouvoir écarter celles que nous ne voulons pas goûter.

Il faut laver délicatement le collet et le premier tiers de la racine.

Il faut laver délicatement le collet et le premier tiers inférieur de la racine.

Celles qui sont sélectionnées pour le test de goût paraissent les plus prometteuses : une couleur jaune d’or, presque lumineuse, une silhouette allongée et obtuse. Une surface plus lisse que crevassée.

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Charles-Antoine et Patrice choisissent les carottes qui seront goûtées.

Troisième grande étape : on goûte! Et on goûte toutes celles qui sont présélectionnées : entre 200 et 300 carottes en moyenne. La cérémonie mériterait d’être soulignée en trinquant, mais l’alcool aurait un impact indésirable sur les papilles gustatives…

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https://www.youtube.com/channel/UC_MZyy0gv9vEr7Q2Da2ZYgg

Voici, en grande primeur, les reines de beauté jaunes du Doubs de La société des plantes de Kamouraska!

Carottes jaunes du Doubs

Les reines de beauté, sélectionnées comme porte-graines.

Elles passeront la nuit dehors et, le lendemain venu, on les met en terre dans de petits bacs. C’est ainsi qu’elles passeront l’hiver, en attente d’être remises au champs au retour du beau temps.

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On trime les collets pour laisser un tout petit peu de verdure. Les reines de beauté sont ensuite mises en terre, en petits bacs.

Bon hiver les reines de beauté!

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Au chaud dans leur terreau, les carottes porte-graines sont prêtes à passer l’hiver.

Au retour du printemps, les carottes seront remises aux champs. Et à la fin de la saison, elles feront des fleurs, se polliniseront entre elles et produiront des graines, disponibles à partir de janvier 2017.

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Les carottes feront des fleurs, comme celles-ci, dont on retirera les graines.

 

 

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