Mois : octobre 2015

partie 1
Les reines jaunes du Doubs

La semaine dernière, j’ai eu la chance inouïe d’assister à un moment unique et symbolique du travail de semencier : la sélection des carottes porte-graines.  La valeur d’une semence dans la collection du semencier peut être estimée à la quantité de personnes qui font pousser ladite semence dans leur potager. Quel maraîcher du dimanche ne cultive pas de ces racines ombellifères aux chaudes couleurs d’agrumes?

Je ne vous parle pas ici de n’importe laquelle des carottes, ni de n’importe lequel des semenciers. Je vous parle de la carotte jaune du Doubs de Patrice Fortier. Cet artiste visuel et semencier du bas du fleuve qui a vu sa cote de popularité grimper après la sortie, en 2014, du film Le semeur, dont il est le sujet central. Le documentaire de Julie Perron s’est vu décerner plusieurs prix dans les pays où il a été présenté et raconte merveilleusement la démarche agro artistique de Patrice Fortier. Fondateur de La société des plantes, dans laquelle il vit, Patrice a consacré pratiquement tous les jours de ses 15 dernières années à cultiver, reproduire et préserver des semences anciennes, rares ou mises de côté par l’industrie.

Jaune du Doubs

Carotte jaune du Doubs. Crédit photo : Patrice Fortier.

Le travail du presque moine qu’est Patrice contribue à remettre au goût du jour des saveurs oubliées, et font le bonheur des amoureux d’art, d’écologie, de nature et de gastronomie. Son travail, il l’exécute avec la rigueur du scientifique, guidé par une âme généreuse de poète et de passeur de savoirs

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Dans la graineterie de La société des plantes

La communauté de Patrice Fortier

La société des plantes est établie à Kamouraska, un village de 500 âmes. C’est une communauté végétale tissée serrée de plus de 300 variétés, cultivées sur une terre riche et venteuse du rang de l’Embarras. Les travaux du semencier m’intéressent fortement et le stage était un prétexte parfait pour tirer quelques leçons de Patrice, que je connaissais suite à un de ses ateliers sur la production de semences.

Impossible pour moi, en quatre jours de stage, de retenir les noms de chaque plante. Apparemment, plusieurs visiteurs de La société n’arrivent pas même à concevoir qu’un être humain puisse retenir les noms, français et latins, de toutes ces recrues.

paysage de chez Patrice

Le matin se lève sur La société des plantes

Moi, me dit Patrice, je passe mes journées avec elles. Ça fait 15 ans que je les côtoie. C’est normal que je les connaisse par leurs petits noms.

Ces arbres, ces légumes, ces fleurs, ce sont des amis pour toi?

Oui, on peut dire que ce sont des amis.

Féru d’ethnobotanique, scrutateur autodidacte de la génétique des plantes, Patrice connaît ses herbes, fleurs et légumes comme s’il les avait tricotés. Il connaît l’histoire de chacun, leurs goûts, leurs formes, leurs forces et leurs vulnérabilités. Il sait ce qu’ils ont dans le coeur, qu’il doit parfois ouvrir pour retirer les semences qui perpétueront l’espèce. Les productions de Patrice privilégient la rusticité et des traits de caractères recherchés pour leurs arômes. Des arômes qui voyagent au moins jusqu’à Montréal, notamment, puisque le chef Normand Laprise du restaurant Toqué! n’hésite pas à se rendre jusque dans le rang de l’Embarras pour s’approvisionner à l’occasion.

La morphologie des légumes qu’il cultive inspire Patrice. Créateur d’une série de portraits de carottes -portraits qui voyagent avec le documentaire-  l’artiste devenu paysan travaille à présent sur un projet associant la morphologie de variétés de patates à celles de personnes marquantes de son entourage. Prochainement dans sa bibliothèque de semences : la patate bleue Frandelion, du nom de famille de Charles-Antoine, employé de La société des plantes depuis deux ans.

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La patate bleue Frandelion – variété à venir à La société des plantes.

De tout ce que j’ai récolté lors de mon passage à La société des plantes -graines, racines, branches, légumes, fruits- la récolte et la sélection de la carotte du Doubs est certainement la plus élaborée et une des plus attrayantes des tâches du semencier de Kamouraska.

Le défilé annuel de la jaune du Doubs

Mercredi matin, 14 octobre 2015. Les racines ayant prospéré tout l’été, le temps était venu, donc, de choisir les « plus belles » carottes, celles dont le développement et la croissance seront prolongés jusqu’à ce qu’elles donnent leurs graines, à l’automne 2016. La carotte en question est la jaune du Doubs, une variété ancienne utilisée à l’origine comme fourrage, et redevenue populaire « chez les animaux humains », au cours des dernières années, en raison de sa saveur sucrée et de la facilité à la conserver.

Première étape : armés de nos fourches, on retire délicatement de terre chacune des quelques 400 carottes plantées au printemps. Visuellement, l’entreprise a quelque chose d’impressionnant : au final, un lit de doigts jaune orangé attend patiemment d’être amené au lavage. Mais avant, il faut que les carottes s’adaptent à leur nouveau climat et que leur habit de terre sèche un peu.

Première étape : les carottes sont retirées délicatement de terre; elles reposent ainsi quelques heures, le temps de sécher et de rafraîchir un peu.

Première étape : les carottes sont retirées délicatement de terre. Elles reposent ainsi quelques heures, le temps de sécher et de rafraîchir un peu.

Quelques heures ont passé. On peut envoyer au rinçage les candidates à la reproduction. On enlève simplement le plus gros afin de procéder au premier tri.

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Quelques heures ont passées, les carottes sont rincées légèrement.

On passe maintenant au premier tri. On met de côté les individus qui ont des malformations ou qui ne correspondent pas du tout aux caractéristiques de la jaune du Doubs : une carotte jaune (pas orange, pas blanche), plutôt longue, obtuse.

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Premier tri, où on met de côté toutes les carottes qui ne correspondent pas aux caractéristiques propres à la jaune du Doubs. Sur la photo : Charles-Antoine Frandelion, employé de La société des plantes.

Deuxième grande étape : on rapatrie les carottes dans la maison. Il faut les nettoyer pour pouvoir écarter celles que nous ne voulons pas goûter.

Il faut laver délicatement le collet et le premier tiers de la racine.

Il faut laver délicatement le collet et le premier tiers inférieur de la racine.

Celles qui sont sélectionnées pour le test de goût paraissent les plus prometteuses : une couleur jaune d’or, presque lumineuse, une silhouette allongée et obtuse. Une surface plus lisse que crevassée.

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Charles-Antoine et Patrice choisissent les carottes qui seront goûtées.

Troisième grande étape : on goûte! Et on goûte toutes celles qui sont présélectionnées : entre 200 et 300 carottes en moyenne. La cérémonie mériterait d’être soulignée en trinquant, mais l’alcool aurait un impact indésirable sur les papilles gustatives…

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https://www.youtube.com/channel/UC_MZyy0gv9vEr7Q2Da2ZYgg

Voici, en grande primeur, les reines de beauté jaunes du Doubs de La société des plantes de Kamouraska!

Carottes jaunes du Doubs

Les reines de beauté, sélectionnées comme porte-graines.

Elles passeront la nuit dehors et, le lendemain venu, on les met en terre dans de petits bacs. C’est ainsi qu’elles passeront l’hiver, en attente d’être remises au champs au retour du beau temps.

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On trime les collets pour laisser un tout petit peu de verdure. Les reines de beauté sont ensuite mises en terre, en petits bacs.

Bon hiver les reines de beauté!

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Au chaud dans leur terreau, les carottes porte-graines sont prêtes à passer l’hiver.

Au retour du printemps, les carottes seront remises aux champs. Et à la fin de la saison, elles feront des fleurs, se polliniseront entre elles et produiront des graines, disponibles à partir de janvier 2017.

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Les carottes feront des fleurs, comme celles-ci, dont on retirera les graines.

 

 

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Le coeur a ses raisons : la neige, l’ail et les fraises

Hier, samedi 17 octobre, c’était premier jour de neige dans ma ville estrienne.

Neige grésillante, neige fondante, neige abondante. Quand le gris du ciel est passé au bleu, puis au noir, quand la lune a montré un coin de son croissant derrière les nuages, j’ai décidé de rentrer. C’est bien beau le potager mais il faut aussi nourrir la meute.

Apparemment, maman loup avait quitté la tanière depuis trop de jours et les louveteaux avaient envie de la voir aux fourneaux. La louve était partie écouler ses derniers jours de stage à Kamouraska, dans un magnifique lieu, La société des plantes. Une fière et dense communauté de diversité végétale patiemment aimée et entretenue par l’artiste semencier Patrice Fortier. Une histoire que je raconterai au cours des prochains jours.

Bref, il fallait nourrir la meute mais il fallait aussi que je plante mon ail. La neige est au rendez-vous, le thermomètre oscille maintenant autour de zéro, la terre progresse lentement mais sûrement vers le froid et le gel. Tardif, donc, pour la plantation de l’ail, mais pas encore trop tard. Puis j’avais juste quelques cailleux à planter.

Ail : potagersante.com

Je me suis installée près du coeur. Celui que j’ai aménagé au printemps pour y mettre les fraises alpines. Les fruits qui abondaient hier encore ont été tournés en compote par ce premier gel. Les polyphénols contenus dans l’ail que je sème près des fraisiers devraient injecter d’intéressants arômes aux petits fruits rouges et blancs que je goûterai l’été prochain.

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Fraisiers alpins : fermeterredabondance.com

Les nuages avaient disparu, la lune m’éclairait du bon bord. J’ai planté mon ail sous une pluie de flocons. Aujourd’hui, un an après avoir décidé de prendre les champs, je me jase ça silencieusement, près du coeur, et je me dis que je suis heureuse. Le plus dur, souvent, est de mettre le pied devant. Après, il n’y a plus de choix possible, il faut avancer. C’est la seule façon de rester en équilibre.

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« Gaura lindheimeri Whirling Butterflies » by JJ Harrison (jjharrison89@facebook.com) – Own work.

Au centre du coeur, j’ai ajouté trois gauras, pour leur grâce et la pollinisation. L’ail planté, la lune saluée, je suis rentrée et tout en préparant à manger, je me suis dit : à force de me planter, je vais devenir une fleur. Comme les végétaux, j’ai besoin des autres autour de moi pour m’adapter à mon environnement, survivre et croître. Cachées sous la terre, enfouies dans des sourires, des zones complètes de la vie des êtres sont exposées les unes aux autres, échangeant, quelque part entre leurs racines, eau, nourriture et empathie.

Merci la vie pour les espèces rares et généreuses que tu plantes sur ma route.

Le pari d’Alexandre, agriculteur mutin

J’ai quitté, au moins temporairement, un travail stable et un généreux salaire pour aller voir ailleurs si j’y suis. L’appel des champs s’est fait sentir à cause d’un besoin urgent d’aller jouer dehors, de mettre les mains à la pâte, d’accomplir quelque chose qui fasse sens à mes yeux. Pour mon premier stage je pensais participer aux activités quotidiennes d’une ferme maraîchère bio, quelque part en milieu rural.

Frère et soeur Tamworth – quelques mois

Je ne pensais pas m’enthousiasmer autant devant le travail fouisseur de cochons grognons – moi qui préfère nettement le sauté d’épinards aux tranches de bacon. Je ne pensais pas non plus chauffer une pelle mécanique, creuser des trous et planter des poteaux. Je croyais encore moins avoir l’opportunité de participer, même très modestement, à la progression d’un idéal de vie.

Au cours des derniers jours, j’ai respiré l’air frais qui souffle sur cette ferme urbaine. Un vent de changement aux parfums tièdes de bois raméal fragmenté et d’humus forestiers. Bienvenue à Terre d’abondance, une petite exploitation qui devrait démontrer avant longtemps que l’agriculture naturelle, vivace, pratiquée à l’échelle humaine peut être parfaitement rentable au Québec. Et plus encore.

Laisser faire, ou presque

Située à quelques enjambées seulement de l’université de Sherbrooke, la ferme s’étend sur un grand rectangle de 20 acres. Alexandre Dagenais mène les travaux de la pépinière de vivaces, une part importante des activités de l’exploitation. Copropriétaire et technicien horticole de formation, il s’est lancé dans l’aventure il y a quatre ans avec sa conjointe Marie-Noël de la Bruère, qui enrichit l’entreprise par son expertise en herboristerie.

Alexandre est surtout un omnipraticien de l’aménagement paysager, qu’il exerce depuis une quinzaine d’années, et un producteur horticole autodidacte, se nourrissant d’abord des idées de Fukuoka. Agriculteur et scientifique japonais, Masanobu Fukuoka a forgé les principes de l’agriculture naturelle, une culture du laisser-aller quasi total excluant labours, engrais, sarclage et pesticides. Il mise plutôt sur l’extraordinaire complexité des organismes vivants formant les écosystèmes, qu’il imite dans sa pratique. Les méthodes culturales de Fukuoka ont pour effet d’alimenter le sol plutôt que de l’appauvrir. Sans apport extérieur, les rendements se révèlent bien souvent supérieurs à ceux obtenus en agriculture conventionnelle. Fukuoka répandait de la paille sur tout ce qu’il faisait pousser, geste salutaire pour la fertilité, l’irrigation, la germination et la protection des sols contre les agresseurs.

stophaire

Le strophaire est un champignon comestible qui pousse naturellement dans le bois raméal fragmenté (BRF).

Chez Terre d’abondance, la paille est remplacée par le paillis de BRF. Pour le reste, la philosophie Fukuoka est appliquée dans son ensemble avec une dose de gros bon sens et des apports, ici et là, d’une science non interventionniste. « Une fois que mes plants sont en sol, je n’arrose plus, explique Alexandre. Le temps que je gagne est investi ailleurs. » Ailleurs que dans l’entretien d’une machinerie agricole lourde, et bien plus dans des projets de développement de la ferme, qui se multiplient presque aussi vite que les bactéries du sol. Un projet phare de l’exploitation est de démontrer, dans un futur proche, qu’on peut très bien faire ses frais en collaborant avec la nature.

« Fukuoka affirmait que le but de l’agriculture, c’est l’accomplissement des êtres humains. C’est aussi ce que je pense. »

Cultures en chantier

Marcher sur cette Terre d’abondance, c’est mettre les pieds dans un chantier en construction de cultures, une destination à des années-lumière de la scène agricole conventionnelle. Ici, pas de planches rectangulaires bien découpées, ni de corvées d’arrachage de mauvaises herbes. Les mauvaises herbes ne poussent pas tellement dans l’univers d’Alexandre. «La diversité est la base de mes systèmes de culture, tous les végétaux ont leur utilité. On peut optimiser l’usage des sols et implanter, dans une même zone, plusieurs espèces utiles, nourricières, médicinales. En densité adéquate, elles compétitionnent les végétaux qu’on ne souhaite pas avoir.»

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Plants de fraisiers alpins, sur buttes, et plantes médicinales : pensée sauvage, agastache.

Pas de planches, mais des zones d’aménagement montées en buttes permanentes. C’est ici qu’il faut parler machinerie, puisque la construction de buttes géantes nécessite des quantités appréciables de matières. «Tout agriculteur devrait avoir sa pelle mécanique!, dit l’expert en aménagement paysager. Le montage des grosses buttes, du moins, nécessite le recours à la pelle; sa masse est mieux répartie, moins dommageable pour la structure des sols que celle du tracteur.» Ceci dit, la ferme utilise le tracteur pour toutes sortes d’autres tâches qui n’entraînent pas, ou peu, le passage en zones de culture. Aux deux machines s’ajoute une impressionnante collection d’outils «à bras» accumulés au fil des ans, comme autant de possibilités de travailler le sol sans déconstruire sa structure ou faire fuir les faunes utiles qui l’habitent. Ces lignes directrices trouvent écho dans les principes de permaculture, qui guident les aménagements de la ferme.

Chou cambre

Chou crambe (Crambe maritima)

BRF nourricier

Arbres, arbustes et herbacées sont implantés sur des buttes construites à partir de vieux troncs de feuillus, de compost vivant ainsi que de bois raméal fragmenté (BRF) fabriqués à la ferme. Une méthode qui vise à copier la construction naturelle des sols humiques forestiers et qu’Alexandre a intégrée auprès de Jacques Hébert, précurseur dans la fabrication et l’usage du BRF en horticulture. Les jeunes branches de feuillus fraîchement coupées sont fragmentées et ajoutées en paillis. Au contact du sol, le mélange contribue à nourrir la microfaune qui active la dégradation de la matière. «C’est pas juste des chips de bois!, souligne l’agriculteur qui a du mal à comprendre que l’usage du BRF ne soit pas davantage répandu en agriculture. C’est de la matière vivante recyclée et retournée à la terre!» Le BRF est produit sur la portion forestière de la ferme et incorpore de grandes quantité de bois déposées régulièrement par des émondeurs de la ville.

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Fruits du paw paw (Asimina triloba)

La pépinière comporte plus d’une centaine d’espèces, sélectionnées pour leurs usages multiples : fixatrices d’azote, médicinales, légumes vivaces, arbres à noix, fruitiers, nourriciers, aromatiques, ornementales. Pas de plantes annuelles dans les inventaires, mais des dizaines de vivaces rares ou méconnues. Le coin des fruitiers, notamment, est rempli de promesses : poirier asiatique, kiwi, fraisier alpin, cerisier-prunier «chum» ou encore le paw paw, un petit arbre. Bien à point, l’étrange fruit vert du paw paw aurait un goût de banane, mangue et ananas. Son feuillage lui donne des allures tropicales mais le paw paw est bel et bien une espèce indigène d’Amérique du Nord, implantée au Québec, comme une bonne partie des végétaux cultivés sur la terre.

Trop court passage

Ces derniers jours, j’ai participé notamment à la plantation d’une partie du verger : bleuetiers, framboisiers, vignes, et pommiers côtoient maintenant des schisandra, paw paw et faux-indigo (Amorpha). Le faux-indigo est un joli arbrisseau à épis pourpre, mellifère et bon compagnon, fixateur d’azote. Quelques pas plus loin, à la limite est de la terre, nous avons aussi planté des arbres à noix -dont les belles noix de coeur. Certains produiront d’ici quelques années, d’autres donneront leurs premiers fruits dans plusieurs décennies. « Mon intention est d’en faire profiter mes enfants. Ou leurs petits-enfants. S’ils le souhaitent. »

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Le verger en progression

Avec la pelle mécanique, nous avons creusé des trous -un seul pour la néophyte de la pelle que je suis!- et planté des poteaux de cèdres. Au printemps, des vignes devraient courir vers les hauteurs et, avec un peu de chance, former un plafond végétal gorgé de raisins pour la table. La terre est patiente, mais la stagiaire que je suis l’est moins; j’aimerais bien être un oiseau pour voir comment ces plantations se comporteront l’été venu.

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D’ici là, poules et cochons poursuivront leur travail de fouisseurs et gratteurs, préparant des portions de terre pour des cultures à venir. «J’aime les animaux. Je leur offre un milieu de vie agréable en échange de « travaux légers » qui, autrement seraient faits par des machines.»

Pour les cochons, le fermier a préféré une fratrie Tamworth, une race rustique en déclin…. mise de côté par l’industrie pour son incapacité à s’adapter aux systèmes de production intensifs. Le Tamworth est pourtant bien adapté à l’élevage en plein air. L’enclos est pensé de manière être déplacé facilement, en moyenne une fois par semaine, afin de permettre aux cochons rouquins de travailler un maximum de surface. Même chose pour les poules et les coqs chanteurs, qui fournissent par ailleurs oeufs et viande.

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Surface en friche travaillée par les cochons

Et la fabrication du compost? Celle du thé de compost? Le pré-compost de BRF? Les compagnonnages efficaces? Au sujet des semences enrobées? Et l’importance du design? Et puis et puis… le temps manque et le stage est terminé.

Le pari de la paysannerie

N’empêche, moi la stagiaire qui songe sérieusement à me lancer dans l’agricole, je veux savoir si l’aventure aboutit aussi à l’accomplissement financier de l’être humain.

Au pays de Fukuoka, on ne badine pas avec le respect de la hiérarchie.

Oh! toi, maître (de stage), si l’agriculture naturelle génère l’abondance, pourquoi n’est-elle pas davantage pratiquée?

Je ne sais pas. Mais je veux démontrer qu’elle est rentable. Parce qu’elle l’est.

En 2015, les écoles d’agriculture s’intéressent encore peu ou pas du tout à l’agriculture bio. Les pratiques intensives et l’usage des pesticides sont toujours au menu de la plupart des programmes de formation au Québec. Au lendemain de la signature de l’accord de Partenariat  transpacifique -le plus important accord commercial régional de toute l’histoire, où les règles du jeu sont définies par de grandes puissances- on est encore loin de pouvoir imaginer que les pratiques agricoles paysannes puissent être valorisées par le système économique. Et soutenues par les gouvernements.

Les cochons se nourrissent de ce qui émerge du sol mais aussi des résidus de préparation d’un restaurant local.

La bataille, pour Alexandre, se joue dans sa propre cour. Des fermiers du monde mettent en application une agriculture à échelle humaine, issue de savoirs anciens, proportionnellement plus productive que les pratiques conventionnelles, sans même parler des impacts sur l’environnement. Le défi n’est plus de définir ce qui fonctionne. Depuis 60 ans l’agriculture conventionnelle cherche à prouver l’efficacité des extrants mécaniques et chimiques, alors que l’agriculture naturelle est pratiquée efficacement depuis des millénaires. Les preuves ne sont plus à faire; il faut expliquer pourquoi et comment elle est efficace.

-Mon agriculture, c’est un mode de vie basé sur la diversité. Lorsque le verger aura évolué, que des fruits seront mûrs, les gens pourront venir voir et constater ce que nous pratiquons. Les écoles ne suivent pas? Moi je peux répondre à toutes les questions, je suis même prêt à ouvrir mes livres.

C’est en forgeant…

On connaît le dicton : c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Bref, c’est en pratiquant que le « métier rentre ». Et pour les apprentis agriculteurs dont je suis, l’automne est une période formatée pour l’apprentissage. Avec mes camarades de classe, je suis appelée à participer aux récoltes de plusieurs producteurs de la région. Personnellement, j’ajouterais que c’est en déracinant de la bardane qu’on apprend à redoubler de vigilance lors de travaux en champs. Particulièrement avec les outils forgés par ledit forgeron…

Ma pelle était pourtant minutieuse, patiente autour des profondes racines, cherchant à épargner les pointes. Lorsque la bardane abandonna enfin ses derniers attachements au sol, après de longs et lents efforts, ma pelle et moi avons été éjectées du plancher des vaches à une vitesse surprenante. Victime, de tout mon être et de tout mon long, de la cruelle loi universelle de la gravitation, j’ai vu, à l’arrivée, un manche de fourche en métal de très très près. Ensuite, ça a fait très très mal.

… qu’on apprend à ralentir

Le temps d'une pause au thé vert d'argousier : parfumé juste ce qu'il faut

Pause au thé vert d’argousier : parfumé juste ce qu’il faut

Chaque jour, 225 Québécois se blessent au boulot, tous secteurs professionnels confondus. En 2014, ce sont 57 personnes qui ont perdu la vie en pratiquant leur profession. Les emplois agricoles comptent parmi les plus risqués : manutention de charges lourdes, postures de travail inconfortables, expositions aux vibrations, conduite de machinerie agricole, horaires atypiques, conditions climatiques extrêmes (chaleur, froid, vent), exposition aux ultra-violets, usage de pesticides, etc. Les accidents de travail y sont parmi les plus nombreux.

De tous les accidents qui surviennent en milieu agricole chaque année, une centaine sont attribuables aux chutes. Elles représentent 9% de l’ensemble des accidents comptabilisés par la CSST en agriculture et contribuent à accroître le nombre de troubles musculo-squelettiques chez les agriculteurs. Troubles qui représentent la grande majorité des maladies professionnelles liées au domaine.

Mon accident de pelle-bardane-fourche est une bête illustration de cette criante réalité des producteurs agricoles.

Loin de me douter que je me retrouverais sur le carreau avec, pour seuls outils de travail, mes bras et ma pelle, je prends conscience aujourd’hui de la portée de l’expression « on n’est jamais trop prudent », portée au moins aussi profonde que les racines de bardane.  Personnellement je m’en suis pas trop mal sortie, avec une légère commotion cérébrale, un oeil au beurre noir et quelques côtes déplacées, ainsi qu’ une première semaine de stage plutôt abrégée. Et surtout, surtout, je m’en sors avec une bonne frousse, une crainte qui devrait me suivre longtemps, me rappelant à chaque coup de pelle -ou de fourche- qu’il peut être utile de prendre quelques instants de plus, parfois, pour dégager le plan de travail de tout objet contondant et inutile à la tâche.

Récolte de patates Finger

Récolte de patates Finger

…et qu’on partage la flamme des producteurs

Apprentie productrice que je suis, donc, c’est pour moi un réel plaisir de prêter main-forte aux producteurs en manque de bras. Je découvre aussi la chance que nous avons, en tant qu’élèves, d’accéder ainsi aux réflexions et trucs en tout genre des artisans agricoles. Ceux que nous rencontrons ouvrent grandes leurs portes et n’hésitent pas à partager leurs façons de faire, convaincus, je crois, que le partage des savoirs est un moyen des plus efficaces pour inoculer une relève durable dans les fermes et dans les champs.

Céline Bellehumeur, propriétaire des Jardins Hatley

Céline Bellehumeur, propriétaire des Jardins Hatley

Parlez-en à Céline Bellehumeur, productrice d’argousiers et propriétaire des Jardins de Hatley. Au fil de lectures faites en 2001, elle tombe littéralement en amour avec cet étrange arbrisseau aussi appelé « olivier de Sibérie ». Deux ans plus tard, elle se lançait dans une production qui compte aujourd’hui 5000 argousiers.

récolte argousier

Récolte de baies d’argousier – Jardins Hatley

« L’argousier est une bombe de santé, répète-t-elle. Les baies orangées sont remplies de minéraux et d’omégas, c’est un des aliments les plus riches et complets qui soit. Toutes les parties du plant ont leurs propriétés », continue-t-elle en élaborant sur les bienfaits du thé vert d’argousier, qui la guérit de ses propres maux d’estomac.

Pionnière de la production d’argousier au Québec, Céline Bellehumeur sait ce que cela signifie que de défricher un territoire inconnu et souhaite que les producteurs suivants puissent bénéficier du chemin parcouru.

Houblons Canton

Sur la ferme Houblons du Canton

Même chose pour Réjean Fortin, producteur de houblon à quelques pas de la plantation de Céline Bellehumeur. Ancien chimiste chercheur pour l’industrie pharmaceutique, Réjean Fortin  développe des produits uniques qui répondent aux besoins des microbrasseurs amateurs, notamment. Rappelons que le houblon est une cannabinacée grimpante cultivée pour ses fleurs en cônes qui parfument la bière.

Conditionnement du houblon - Houblons du Canton

Conditionnement du houblon – Houblons du Canton

Patenteux et fin bricoleur, Réjean Fortin met au point des méthodes de séchage et de conditionnement qui emprisonnent les arômes délicats du houblon : poudre, granules, rondelles emballées sous-vide, etc. « L’industrie est jeune, dit-il, il y a place à toute la créativité possible pour exploiter les multiples caractéristiques du houblon. » Avis aux intéressés : il n’y a pas que la bière dans la vie du houblon…