Si j’en crois ce que je lis et entends depuis que je grenouille dans le monde de l’agriculture, la relève du domaine serait âgée de 40 ans et moins au Québec.

Vraiment?

Fondée en 1982, la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) s’est donnée pour mission de «véhiculer les messages de la relève» et de «répondre à ses aspirations en améliorant les conditions d’établissement en agriculture, en valorisant la profession d’agriculteur, en formant et en informant ses membres».  Qui sont les membres admis à la FRAQ? «Les jeunes» de 16 à 39 ans, uniquement.

J’ai 43 ans et pourtant, je me considère bel et bien comme faisant partie de la relève agricole. Dans quelques mois, j’aurai terminé ma formation en agriculture. Je suis plusieurs fois diplômée -notamment en sciences de l’environnement. J’ai longtemps gagné ma vie comme travailleuse autonome, j’ai voyagé et travaillé sur quatre continents, je suis équipée d’un réseau de contacts diversifiés. Je suis forte d’une première carrière bien remplie et je suis outillée d’un projet d’affaires réfléchi et bien ficelé. De la détermination et des idées pour ma future ferme, j’en ai à revendre. Malgré cela, je ne suis pas considérée comme faisant partie de la relève agricole.  Pourquoi?

Parce que j’ai l’âge que j’ai. Et parce que je n’ai pas «moins de 40 ans», je n’ai pas l’âge d’être représentée par la FRAQ, affiliée à l’Union des producteurs agricoles (UPA). Il faut rappeler qu’au Québec,  l’UPA est le seul et unique syndicat agricole reconnu par le gouvernement, et ce depuis plus de 40 ans. Ce monopole syndical est un phénomène rare dans le monde, puisque les agriculteurs des autres nations ont le choix de l’association syndicale qui les représente.

Être membre de la FRAQ, c’est pour ainsi dire la seule façon d’avoir droit au chapitre quand on fait partie de la relève agricole au Québec. Mais puisque je ne suis pas admise comme membre la FRAQ, je ne suis pas considérée comme la relève et donc, je n’ai pas la possibilité d’être représentée politiquement auprès des instances officielles.

Même chose pour le financement au démarrage, puisque les programmes d’appuis à la relève -le Fonds d’investissement pour la relève agricole et la Financière agricole, qui est une société du gouvernement du Québec – adoptent les mêmes critères d’admissibilité, basés essentiellement sur l’âge (avoir 40 ans ou moins).

C’est dommage, très dommage, parce que le visage de la relève agricole est beaucoup plus riche que ce que véhiculent les organismes d’appui.

Les «nouveaux» agriculteurs

Monsieur Larousse apporte un éclairage instructif sur la question. Il me dit que la relève est «l’action de relever, de remplacer un groupe, une troupe par une autre dans une action». Dans ce même ordre d’idée, ce peut aussi être  «l’équipe, la troupe qui assure ce remplacement». Dans mon livre à moi comme dans celui de monsieur Larousse, la relève n’est pas tant une question d’âge que le défi d’assurer la continuité dans une activité. Mais cela, l’UPA ne le reconnaît pas.

La relève agricole que j’observe autour de moi possède pourtant un visage bien plus vaste, multidimensionnel. Un visage parfois un peu ridé, certes, mais certainement plus varié et hétérogène que ce que reflète la FRAQ. Il n’y a qu’à regarder dans les salles de classe en agriculture. Les enseignants vous diront que de plus en plus, la moyenne d’âge des inscrits aux programmes s’élève. Nombreux sont les travailleurs expérimentés qui, comme moi, souhaitent prendre leurs distances des administrations bureaucratiques éreintantes et réaliser leur rêve d’un retour à la terre.

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Le phénomène des néoruraux est aujourd’hui difficile à ignorer, tant en Europe qu’en Amérique du Nord. Dans la région d’Arthabaska, par exemple, les données montrent que la plus grande portion des néoruraux est âgée de 40 à 59 ans. Chez ces nouveaux campagnards, environ un sur cinq a migré afin de s’établir en agriculture.

Si j’étais dirigeante, ce phénomène m’enthousiasmerait au plus haut point. Ces nouveaux agriculteurs ont une vision, des compétences pertinentes à offrir à leur région d’accueil. Leur décision de se lancer en agriculture est étudiée, mûrie. Par leur dynamisme et leur détermination -ils ne sont pas nés de la dernière pluie!- et par leur projet d’affaires,  ils forment une relève mature qui participe à faire tourner l’économie de leur patelin. Une relève qui contribue à enrichir le pouvoir attractif et la pérennité de la vie en région, si importante au développement durable de l’immense territoire du Québec.

Combien de temps encore les dirigeants syndicaux et gouvernementaux déclasseront-ils l’apport grandissant de cette relève de plus de 40 ans, pourtant déterminée et éclairée?

Et vous, qu’en pensez-vous?