Mois : mars 2016

1000 fois le printemps chez Rosaire Pion

Mercredi 9 mars : nous visitons les serres Rosaire Pion. Le printemps est bien implanté dans ce complexe de serres de plus de 750 000 pieds carrés. L’entreprise est présente un peu partout au Québec, chez les grands noms du commerce de détail qui se préparent à ouvrir leurs centres jardins extérieurs.

image

Petit tour en photos d’un des plus gros producteurs de vivaces et de fines herbes de la province. Impressionnant!

L’idée d’une femme

«Quand Jean-Baptiste Pion s’est lancé dans la culture maraîchère en 1875, sur sa terre du Grand Rang à Saint-Hyacinthe, il ne se doutait pas que 140 ans plus tard, l’entreprise serait l’une des plus importantes au Québec,  mais dans la production de fleurs et de fines herbes!»

image

Les serres Rosaire Pion en 1968

C’est Maria Berthe, la femme d’Origène, petit-fils de Jean-Baptiste, qui, quelques décennies plus tard,  orienta l’entreprise vers sa spécialité actuelle. «Pour mettre fin aux protestations de son mari contre la présence envahissante des pots de fleurs dans la maison, elle installa ses plantations à l’extérieur, dans des serres.»

Aujourd’hui, le territoire est tellement grand que des vélos sont mis à la disposition des employés pour accélérer leurs déplacements d’un lieu à l’autre de l’entreprise. Ils ont plus d’une quarantaine de serres à superviser!

Une cinquième génération d’horticulteurs

Le fils d’Origène, Rosaire, acheta l’entreprise en 1968 et avec sa femme Monique Bergeron. Ensemble, ils donnèrent à l’entreprise une remarquable croissance. Aujourd’hui, la compagnie est dirigée par la Dominic Pion et sa soeur Caroline, qui forment la cinquième génération de producteurs.  «Depuis 2000, nous produisons moins de variétés mais nous visons le volume, et en nous concentrant sur les bons vendeurs», explique Dominic Pion.

image

Dominic Pion en compagnie Monique Bilodeau, la responsable des semis, à l’emploi de la compagnie depuis 30 ans.

image

L’équipe est composée de 170 employés chevronnés qui produisent 476 variétés de plantes vivaces et 57 variétés de fines herbes. La planification de la production exige une organisation sans faille : la température et l’humidité sont gérées par informatique et des milliers de pots sont alignés au cordeau, pour un total de 3 millions de plants en production. À la fine pointe de la technologie, l’entreprise livre dans la province et en Ontario, dans les Maritimes et, dans une moindre mesure, aux États-Unis.

image

Plants de basilic en pleine croissance.

Culture in vitro et automatisation

Fait plutôt rare au Québec, les serres Rosaire Pion dispose d’un petit laboratoire de culture in vitro, qui permet de produire un grand nombre de plantes homogènes dans un temps très court. Des morceaux de la plante sont placés sur un milieu de croissance qui contient généralement des hormones végétales (les hormones assurent la croissance de la plante), des vitamines, des nutriments et un gel comme l’agar-agar. La culture se déroule dans des conditions où la température, la luminosité et le taux d’humidité sont parfaitement contrôlés.

image

Le laboratoire est dirigé par le scientifique Pierre Hedegus, responsable de la micropropagation.

Ici, on ne badine pas avec l’empotage : il y a beaucoup trop de travail  pour faire tout ça à la main! D’immenses ballots sont défaits dans les conteneurs qui fournissent en terreau la chaîne de production.

image

La terre est distribuée dans les pots qui avancent sur le convoyeur vers l’équipe qui, ensuite, fait les plantations. Aujourd’hui, on plante des bulbes de lys.

image

D’ici quelques semaines, le résultat devrait ressembler à cela : des centaines de lys presque prêts à l’embarquement pour être livrés à destination.

image

La vente annuelle de Rosaire Pion

Comme c’est le cas à chaque printemps, les serres Rosaire Pion invitent le public à sa grande vente printanière qui aura lieu à St-Hyacinthe, sur le site du complexe, les 21, 22 et 23 mai. Jardinières, vivaces, fines herbes est plants de légumes seront mis en vente au prix du producteur.

Ça donne le goût, n’est-ce pas?

 

Guerre et sexe dans les serres

Vers la fin des vacances des Fêtes, j’ai expérimenté une nouvelle sensation : la joie de reprendre ma vie active. Lire entre les lignes : je n’étais pas triste que les vacances de Noël soient finies. J’étais même heureuse de retourner à l’école.

-Pourquoi?

-À cause des serres. Je vais passer plus de temps dans les serres. Fait chaud, c’est calme les serres.

Aujourd’hui, je peux témoigner du fait qu’il n’y a rien de moins serein que la vie dans une serre.  Du moins pas lorsque tu mesures quelques microns et que tu fais partie d’un groupe entomologique. Non, il n’y a rien de moins calme que les drames meurtriers qui se jouent à l’échelle des insectes dans nos cultures abritées.

image

Dans les serres du CRIFA. Chacun sa table, chacun ses plants.

Les ennemis de nos cultures…

Depuis janvier, mes collègues et moi initions plusieurs petites productions en serres : divisions, bouturage, semis de légumes et de plantes de toutes sortes. La culture de fines herbes et la multiplication de dizaines de « mini-moi végétaux », pour la production d’une grande mosaïculture, nous occupent beaucoup.

image

Véronique semble particulièrement motivée par la mosaïculture.

Chacun est responsable des soins à apporter aux plants (et aux essais botaniques un peu funkies) qui croissent sur sa table. Cela comprend évidemment la protection contre les ennemis de culture à 4 pattes et plus : pucerons, mouches du terreau, aleurodes, etc.  Si je pratiquais une agriculture conventionnelle, la lutte contre ces minuscules ravageurs se ferait à grands coups de pesticides et d’insecticides. Les opérations seraient efficaces, rapides et économiques.  Mais ce ne serait pas durable.

image

Sciarides – mouches des terreaux- emprisonnées par la colle appliquée sur le piège jaune, qui les attire.

Les quantités de pesticides utilisées dans le monde augmentent d’année en année. Et le Québec ne fait pas exception. L’automne dernier, les médias rapportaient que les ventes de pesticides n’ont jamais été aussi élevées chez nous, 80% de ces substances servant au domaine agricole. Or, les surfaces cultivées, elles, diminuent; sur chaque hectare (10 000 mètres carrés) de culture, on épand aujourd’hui plus de 2 kg d’ingrédients actifs. La résistance des insectes à ces produits et les problèmes de santé reliés à leur présence dans l’environnement ne cessent aussi de croître. Le Québec  s’était pourtant donné comme objectif de réduire les pesticides de 25% d’ici 2021…

Les insectes, soldats de tous les temps

Heureusement, des alternatives aux pesticides existent et continuent de se développer (la vitesse de ce développement est proportionnelle à l’intérêt et au financement que nos dirigeants veulent bien y consacrer).  Les solutions que nous préconisons dans nos serres s’inspirent des rivalités qui opposent les insectes depuis des temps immémoriaux. La lutte biologique consiste notamment à exploiter la guerre naturelle des « bons » contre les « méchants » insectes, cette lutte sans merci que mènent de gentils prédateurs contre les méchantes bibbites qui ont élu domicile dans nos fines herbes.

Je parle du quotidien des insectes auxiliaires qui se battent contre d’autres insectes dits détestables. Détestables parce qu’ils piquent, sucent et broient nos précieux plants et, par-dessus tout, parce qu’ils s’y reproduisent.

coccinelle

Coccinelle adulte qui se nourrit des pucerons ayant envahi la tête d’un plant.

L’idée n’est pas d’hier : l’entomologie agricole a pris naissance il y a plus de 200 ans. Ce sont les maladies des vers à soie qui auraient, les premières, pousser des scientifiques à tester de minuscules végétaux appelés cryptogames (tels que les lichens et les algues) afin d’empêcher les ravageurs de détruire les précieux producteurs de soie. Quelques années plus tard, ces mêmes cryptogames seront utilisés pour exterminer les populations de hannetons s’attaquant aux cultures de céréales en champs.

Malgré l’efficacité démontrée de l’usage de prédateurs, le marché des insectes auxiliaires est encore peu présent au Québec.  Dans le reste du monde, c’est un marché en développement. Les entreprises qui exploitent les mérites de la prédation et du parasitisme entomologiques s’additionnent tranquillement mais sûrement. C’est dire que de plus en plus de compagnies comprennent l’intérêt de développer des moyens de luttes intégralement écologiques.

image

Nous, vaillants élèves en agriculture végétale, avons l’opportunité d’étudier et d’expérimenter dans nos serres cet usage bien humain des relations amour-haine entre les insectes.

Quelques sentinelles de serres

L’humidité et la ventilation dans la serre sont bien contrôlées? Vous avez pris soin de choisir des cultivars résistants aux maladies et aux insectes? Et malgré ces attentions, vous découvrez des petites bêtes indésirables dans vos cultures? Commandez vos insectes prédateurs! Quelques jours plus tard, les « sentinelles de serres » sont livrées, prêtes à éclore en plein champs de bataille.

Des pelotons d’insectes guerriers que nous, les agriculteurs en herbe, introduisons un peu partout dans la serre, sous les feuilles et dans les pots, comme c’est le cas ici de l’acarien Amblyseius cucumeris.

Amblyseius cucumeris, un acarien qui se nourrit des larves de thrips et des tétranyques (des insectes nuisibles).

Amblyseius cucumeris, qui se nourrit notamment des larves de thrips (des insectes nuisibles).

Les oeufs sont fournis dans un mélange céréalier qui permet aux larves naissantes de Amblyseius cucumeris de se nourrir, le temps qu’elles prennent possession de leur territoire et de leur bar alimentaire vivant.

image

Amblyseius cucumeris émergera de ces petits monticules beiges répartis dans nos productions.

Dès 1851, l’entomologiste français Justin Macquart affirmait que pour lutter contre les ennemis des arbres, la meilleure solution était de faire appel aux insectes parasites des insectes nuisibles « qui se développent dans leurs flancs, s’alimentent de leur substance et les font périr d’épuisement.» Je suis assez d’accord avec monsieur Macquart.

Le parasitisme est la plus fascinante et probablement la plus sensationnaliste des approches en matière de lutte biologique. Un exemple : Encarsia formosa, dont les méthodes perverses n’ont rien à envier à celles du terrifique Hannibal Lecter (Le silence des agneaux).  Minuscule guêpe innofensive pour l’humain, Encarsia formosa pond ses œufs directement dans les larves de l’aleurode – une petite mouche blanche qui s’attaque notamment aux plants de tomates et de poivrons. Petit à petit, les larves parasitées s’épuisent, meurent et deviennent noires. Quelques jours plus tard, un bébé guêpe voit le jour, après avoir percé le ventre de l’aleurode décomposition.

Chaque guêpe Encarsia formosa se reproduit un peu plus de 300 fois dans les larves d’aleurodes. C’est autant de vilaines mouches qui ne verront pas le jour, et autant de braves soldates qui se joindront aux armées d’auxiliaires.

Si vous voulez la paix, préparez la guerre, qu’il disait?

image

Encarsia formosa est livrée dans les larves d’aleurodes noircies, attendant patiemment de voir le jour…