Greyée d’un pied amoché et passablement essoufflée par la fin de mon parcours d’études, je ne pouvais pas mieux tomber que sur les Jardins d’Inverness pour me remonter le moral.

C’est une ferme maraîchère certifiée bio qui opère sur seulement un hectare. Un lieu charmant planté dans le décor magnifique des Appalaches, mon patelin natal. Même très court, mon passage sur cette ferme m’a rebranchée solidement aux raisons pour lesquelles je me dirige, même lentement, vers une pratique de l’agriculture : investir les champs pour une qualité de vie, utiliser mes bras et mes neurones pour produire quelque chose de concret. Quelque chose qui fasse du sens.

Petite et prospère

La ferme de Timothé et Virginie n’est pas une entreprise comme les autres. Dans le paysage agricole québécois, Les Jardins d’Inverness font exception. Alors que plusieurs agriculteurs peinent à tirer profit de leurs activités, la petite exploitation du couple s’avère éminemment productive – donc particulièrement rentable. La vente des produits de la ferme génère annuellement  115 000$.

Cinq ans seulement après son implantation, l’entreprise fait figure de modèle chez les agriculteurs de la nouvelle génération, non seulement pour ses méthodes de gestion mais aussi parce que c’est une preuve que l’agriculture permet de cultiver un équilibre de vie. Avec fins de semaines et longues vacances en bonus.

 Qu’est-ce donc que cette bande de cultivateurs cultivés ne fait pas comme les autres?

Les Jardins d'Inverness vus du ciel - les planches de culture sont regroupées en 7 blocs. Crédit photo : Les Jardins d'Inverness

Les Jardins d’Inverness vus du ciel – les planches de culture sont regroupées en 7 blocs. Crédit photo : Denis St-Jean

Cultiver son mode de vie

Pour moult producteurs, l’arrivée du printemps signifie courir après sa queue : tout est à mettre en place pour le démarrage de la saison, dans les serres comme dans les champs. C’est vrai du moins pour une majorité des fermiers que j’ai croisés, qui peinent à tirer quelques heures de sommeil quotidien lorsque se pointe le mois de mai. Aux Jardins d’Inverness, les choses vont autrement. Les cultivateurs qui m’accueillent ont peine à trouver de quoi occuper la stagiaire que je suis. Et ce n’est pas faute de travail, seulement les choses ont été si bien planifiées (et exécutées) que l’équipe a plusieurs jours d’avance sur l’horaire prévu…

Ce temps économisé est l’heureux résultat d’une réflexion longuement mûrie par les propriétaires. Pendant qu’il complétait ses études en chimie physique, Timothé profitait des étés pour travailler dans des fermes du pays. Son doctorat en poche, il décide de quitter le monde académique : ce n’est pas le mode de vie qu’il souhaite et il est convaincu qu’un travail plus concret le rendrait véritablement heureux. Il continue de travailler dans des fermes et finit par atterrir aux jardins de la Grelinette. Cette ferme est la propriété de Jean-Martin Fortier, auteur du populaire ouvrage Le Jardinier-Maraîcher.

Fort de ses années de pratique sur sa ferme, Jean-Martin Fortier a rédigé Le Jardinier-Maraîcher. Un ouvrage fait pour démontrer qu’il est possible pour une famille de bien vivre en cultivant des légumes biologiques sur une petite surface. Ce avec peu d’outils mécanisés et un minimum d’investissements au démarrage.

Deux ans plus tard, Timothé est prêt à établir sa propre ferme. C’est ce qu’il fait en 2011 avec Virginie et tous les deux atterrissent dans le village d’Inverness, une municipalité d’un peu plus de 800 âmes. Virginie poursuit son travail d’enseignante en littérature au cégep. De son côté, Timothé développe une ferme lucrative selon un modèle qui, à ses yeux, se rapproche davantage des besoins de l’humain. Avec une micro-équipe de maraîchers – Vincent et Michaël –  Les Jardins d’Inverness incarnent un modèle de réussite qui gagne en popularité.

Timothé - un peu de rapiéçage en jasant

Timothé – un peu de rapiéçage en jasant

Parce que c’était l’heure du lunch, parce que dehors il pleuvait et parce qu’ils avaient le temps, Virginie et Timothé se sont prêtés à l’exercice de quelques questions.

Les Jardins d’Inverness opèrent selon le modèle du Jardinier Maraîcher, cependant vous avez retouché plusieurs aspects de la production. Les résultats sont constants et croissants. Que faites-vous de différent?

Timothé : Entre autres, nous avons mécanisé des tâches qui ne l’étaient pas. À la Grelinette, l’épandage du compost, par exemple, se fait à la main. Aux Jardins d’Inverness, on le fait avec un VTT et une remorque. On économise un temps énorme. Même chose pour le remblayage des buttes – ou des planches : on le fait avec le VTT, 2 disques ou 2 socles. Certaines opérations manuelles m’apparaissaient contraignantes pour le corps, surtout lorsque répétées pendant des heures : je les ai transformées afin de faciliter les choses pour les humains qui pratiquent le métier. Dans certains cas, cela veut dire effectivement plus de mécanisation, mais à petite échelle. Le seul désherbage qui est fait systématiquement à la main, ici, c’est le désherbage des carottes!

Virginie et Philomène

Virginie et Philomène

Virginie : Notre entreprise est petite, nous ne sommes pas endettés. La méthode est productive et permet de dégager du temps pour soi et la famille, mais ce n’est pas à la portée de tous. Il ne faut pas créer d’illusion : c’est accessible, oui, mais tout le monde n’est pas en mesure d’y arriver. Ça n’est pas toujours facile, il faut travailler fort, être rigoureux. Ici, tous les aspects de la production sont planifiés. Timothé conçoit ses calendriers longtemps d’avance.

Timothé : Quand une planche est récoltée, nous savons si nous devons semer ou si nous devons la couvrir, selon le plan de rotation adopté. On prend des données sur chaque tâche, les variétés et les rendements, ce qui marche, ce qui n’a pas marché et pourquoi. Tout est réfléchi. Je pense que mes études scientifiques sont d’une aide précieuse. La rigueur et la méthode me sont utiles pour la planification et la gestion des cultures. Même chose pour les techniques de résolution de problèmes au quotidien acquises dans ma formation. En même temps, il faut savoir s’éloigner un peu du plan de match pour réagir en cas de besoin. Il faut savoir bien s’entourer également – retenir des employés de talent, ce n’est pas toujours évident.

L’équilibre que vous recherchez, l’avez-vous atteint?

Timothé : Cette année, nous avons réduit le nombre de nos abonnés et nous sommes passés de 205 à 185. Je peux dire que nous avons atteint l’équilibre visé entre les efforts investis et les retombées. Nous produisons moins en 2016, c’est vrai, mais les revenus ne sont pas particulièrement touchés. En plus, je gagne du temps. Je fais plus de sport et d’activités en famille.

Virginie : Oui, nous avons réussi à trouver un équilibre. L’automne dernier, nous avons fermé les jardins au début novembre et deux jours plus tard, nous étions dans l’avion en direction du sud. Timothé avait déjà fait le travail de planification pour la saison suivante. C’est merveilleux, nos conditions de vie sont extraordinaires! Mais tout n’est pas parfait. L’arrivée de l’automne correspond à une perte de lumière et à l’arrêt des travaux physiques pendant plusieurs mois, une transition un peu brutale pour Timothé, et que nous sommes en train d’apprivoiser.

Comment voyez-vous le futur? Dans 5 à 10 ans d’ici ?

Les premiers légumes de la saison 2016. Crédit photo : Les Jardins d'Inverness

Les premiers légumes de la saison 2016. Crédit photo : Les Jardins d’Inverness

Timothé : Les choses changent. De plus en plus de gens s’intéressent à la profession d’agriculteurs, à des façons de faire différentes, réfléchies, efficaces. En ce sens, nous faisons du chemin et c’est une très bonne chose que des jeunes pratiquent le métier et gagnent leur vie agréablement. En revanche, je crois que notre travail n’est pas seulement de faire pousser des légumes et de les vendre. L’agriculture joue un rôle social immense -celui de nourrir le monde!- mais on dirait qu’il n’y a personne pour le voir. Personnellement j’aimerais que mon travail soit reconnu et valorisé par la société.

Comment cela se traduit-il concrètement?

Timothé : Les paysans du début du siècle jardinaient pour se nourrir, qui est un besoin vital. La communauté se réunissait dans les champs, autour des semences et des récoltes. L’économie locale était encouragée par la vente des produits de la ferme. Aujourd’hui, c’est le contraire qui se produit. Aux États-Unis, la saison de production s’échelonne sur toute l’année alors qu’au Québec elle dure seulement 6 mois. Nous devons compétitionner chez nous avec des agriculteurs qui ont de bien meilleures conditions de production.

Reconnaître la valeur des agriculteurs, ce serait au moins offrir un crédit d’impôt pour l’achat local. L’agriculture doit être au centre de notre économie, de notre santé, de mode de vie. Bien se nourrir, c’est la première étape vers le bien-être. Ceux qui exercent le métier de nourrir le monde devraient être reconnus et appuyés collectivement. En attendant, si nos méthodes inspirent des gens, nous en sommes les premiers heureux!

Michaël et Vincent au travail dans les champs ( Michaël, du moins, est au travail!) sourire

Michaël et Vincent au travail dans les champs (Michaël, du moins, est au travail!) sourire