Bilan de mi-parcours d’une fille qui prend racine

J’ai amorcé à 43 ans un tournant plutôt abrupte : retourner sur les bancs d’école pour apprendre les rudiments de la production horticole agricole. J’ai, pour cela, des motivations claires et profondes, ayant pataugé jusqu’ici dans le monde conceptuel des mots, de l’image et du son.

«Je veux utiliser mes bras. Produire quelque chose de concret. Quelque chose que je pourrai tenir entre mes mains, comme le fruit de ma vaillance à l’ouvrage, produit que je pourrai humer et partager. (…) C’est aussi pour répondre au souhait de mieux nourrir ma famille et pour alléger mes préoccupations alimentaires que j’entreprends mon aventure agricole.»

C’est une envie urgente de ressentir le plancher des vaches.
Ma grande, je me suis dit, change de décor. Va jouer un peu dehors.

J’ai entamé mon programme d’étude le 10 août dernier; le temps passe vite comme mes réserves de sauces aux tomates du jardin. Près de 5 mois plus tard je ne regrette rien de rien. Bien au contraire, pour toutes les raisons du monde.

En cette veille du jour de l’An, je souhaite partager celles qui m’apparaissent essentielles.

La dernière fois j’avais 4 ans

Combien de fois a-t-on rouspété devant les promesses non tenues par la météo cet été ? Lorsque la fin du mois d’août est arrivée et que la majorité de mes semblables rentraient dans les classes et les bureaux, le soleil et la chaleur sont réapparus. On a eu droit à de longues semaines de lumière réchauffante, semaines splendides qui viennent à peine de s’éclipser. L’ironie de la chose ne manque pas d’être soulignée par les vacanciers déçus.

Et où étais-je, moi, mesdames et messieurs, cet automne?

J’étais dans les champs. À jaser avec les oies.

De passage à Coaticook le 2 novembre 2015, les oies des neiges se dirigent vers la côte est américaine où elles passent l'hiver.

De passage à Coaticook le 2 novembre 2015, les oies des neiges se dirigent vers la côte est américaine où elles passent l’hiver.

J’ai passé l’automne dehors comme un rat de campagne. Sous les chauds rayons du grand jaune à identifier des plantes, visiter des fermes, creuser des trous, faire mes premiers labours, planter des choux et des graines d’espoir. À l’extérieur pour respirer l’air frais et me fondre dans le paysage, parfois à 4 pattes. Quelquefois j’ai pensé à mon autre vie, à mes collègues de travail plantés devant leur ordinateur. Quelquefois j’ai pensé à eux, mais pas trop longtemps; juste assez pour réaliser que la dernière fois où j’ai pleinement profité des odeurs humiques de l’automne, j’avais 4 ans. C’était l’année avant que j’entre à la maternelle.

Wow.

Heureusement, il n’est pas trop tard pour changer des choses.

Mes mains et les vraies affaires

Cette aventure agricole est une véritable bonne chose pour moi parce que j’apprends plein d’affaires pratiques qui me servent ou me serviront dans la vie. Comme purger le système diesel ou faire un changement d’huile sur (sous) un tracteur.

Changement d'huile. Mais avant, faut enlever la croûte de boue-fumier-compost séchée pour y voir clair...

Changement d’huile. Mais avant, faut enlever la croûte de boue-fumier-compost séchée pour y voir clair…

Bon, j’ai pas encore de tracteur, mais j’ai une voiture, qui fonctionne à peu près selon les mêmes principes. Les activités de maintenance que j’ai apprises, je peux les appliquer sur ma voiture. J’ai aussi appris à souder, par différentes techniques, et comment le faire bien.

La formation vise à faire de nous des producteurs les plus autonomes possibles. Des agriculteurs consciencieux, organisés, capables de se dépanner eux-mêmes dans la plupart des conditions, évitant des factures salées de garages agricoles en plus d’économiser un temps précieux de travail.

J’utilise amplement mes mains, cela va sans dire. Au fur et à mesure que les semaines passent, je prends confiance en mes habilités mécaniques et manuelles. Des labeurs pratiques qui sont des aspects gratifiants du travail. Je rencontre des enseignants qui m’aident à sauter par-dessus mes hésitations de petite fille, et je les en remercie grandement.

Stéphane Vachon, notre enseignant en mécanique agricole. «C'est le filtre à essence le plus mal entretenus que j'ai jamais vu de ma vie!"

Stéphane Vachon, enseignant en mécanique agricole. «C’est le filtre à essence le plus mal entretenu que j’ai vu de ma vie! » Il tient un filtre neuf dans sa main gauche, à titre de comparaison.

Une révolution arable dans les sols

«En cette ère internationale d’austérité et du tout à l’économie, il n’est pas question que je reste assise à l’intérieur, près de ma fenêtre, pendant qu’à l’extérieur, dans les champs et dans les villes, une véritable révolution prend racine.»

Les quelques stages que j’ai effectués jusqu’à maintenant me convainquent que des changements prennent racines, petit à petit. Des  « adaptations créatrices » sont tout à fait possibles en agriculture, en ville comme en campagne. Les approches que j’ai observées sont différentes sans être contradictoires; elles privilégient des productions sur de petites surfaces, accordent une valeur essentielle à la diversité biologique et à l’état des sols.

C’est aujourd’hui la veille du jour de l’An, mais c’est aussi la dernière journée de l’Année internationale des sols. Cette année aura accouché de la toute première évaluation mondiale des sols, qui révèle que la majorité d’entre eux se trouvent dans des conditions passables, mauvaises ou très mauvaises. Des lacunes dans les connaissances et des besoins en matière recherche ont été identifiés par cette immense revue de littérature scientifique. Des constats sombres et alarmants mais peu surprenants.

Il faut apprendre à faire au quotidien avec la complexité des sols. C’est, je l’apprends, un défi en soi. L’agriculture durable exige des connaissances diverses… et une bonne dose d’amour, tel que le rappellent Lydia et Claude Bourguignon, ce couple de scientifiques connus à travers le monde pour ses recherches en biologie des sols.

La science peut nous donner le pourquoi de la destruction de l’ozone, des forêts, des maladies de nos plantes et de nos animaux, mais elle ne peut pas nous dire le comment de notre comportement, de notre pensée ; c’est à nous de devenir responsables. (…) La terre souffre, et ce n’est pas de pansement dont elle a besoin, mais d’amour.

-Lydia et Claude Bourguignon, Le sol, la terre et les champs, Sang de la Terre.

À vous aussi, je souhaite l’amour.
Bye bye 2015 et bonne année 2016!

10 Comments

  1. Bravo Sophie. Bravo pour ton courage face à ce changement de vie. Bravo en ta foi de pouvoir contribuer à changer les choses. Bravo pour ta force et ta joie de vivre. Bravo de croire en l’essentiel et de le faire vivre. Merci de partager. Bonne année 2016 dans les champs et sur la route de ta vie.

    • Merci de me lire, Maryse, et de m’encourager. La route n’est pas toujours lisse et pavée de fleurs, mais j’entends bien faire fleurir mes idées de culture d’ici quelques temps. Au plaisir de jaser bientôt ensemble.

      Sophie

  2. Et bien ma belle Sophie je viens de te lire et tu es vraiment intéressante et passionnée mais je veux te dire qu’après t’avoir vu et entendu le lendemain de Noël parler de ton cours je n’ai plus aucun doute….. Tu as bien choisi… Tu es une passionnée de ce que tu apprends, de ce que tu fais et continue de nous donner des nouvelles dans : Sophie dans les champs.
    Ne lâche surtout pas tu es belle à voir aller.

    • C’est parfois difficile, mais je ne lâche pas.Ma petite famille est derrière moi et rêve le même rêve, que nous espérons réaliser dans pas trop longtemps. Merci pour tes bons mots tante Mimi, ça m’encourage.

      Sophie x

  3. Tu as toute mon admiration, je te l’ai dit et je le répète. Tu as eu le courage de tourner le dos à un quotidien confortable pour aller aux champs respirer le grand air et apprendre à faire fructifier la terre. Tu m’inspires beaucoup et je te souhaite une grande récolte : de savoirs, de partage et de légumes. Passe une très belle année 2016… dehors !

  4. Hey salut la belle des champs!
    et bonne année…

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