Vers la fin des vacances des Fêtes, j’ai expérimenté une nouvelle sensation : la joie de reprendre ma vie active. Lire entre les lignes : je n’étais pas triste que les vacances de Noël soient finies. J’étais même heureuse de retourner à l’école.

-Pourquoi?

-À cause des serres. Je vais passer plus de temps dans les serres. Fait chaud, c’est calme les serres.

Aujourd’hui, je peux témoigner du fait qu’il n’y a rien de moins serein que la vie dans une serre.  Du moins pas lorsque tu mesures quelques microns et que tu fais partie d’un groupe entomologique. Non, il n’y a rien de moins calme que les drames meurtriers qui se jouent à l’échelle des insectes dans nos cultures abritées.

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Dans les serres du CRIFA. Chacun sa table, chacun ses plants.

Les ennemis de nos cultures…

Depuis janvier, mes collègues et moi initions plusieurs petites productions en serres : divisions, bouturage, semis de légumes et de plantes de toutes sortes. La culture de fines herbes et la multiplication de dizaines de « mini-moi végétaux », pour la production d’une grande mosaïculture, nous occupent beaucoup.

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Véronique semble particulièrement motivée par la mosaïculture.

Chacun est responsable des soins à apporter aux plants (et aux essais botaniques un peu funkies) qui croissent sur sa table. Cela comprend évidemment la protection contre les ennemis de culture à 4 pattes et plus : pucerons, mouches du terreau, aleurodes, etc.  Si je pratiquais une agriculture conventionnelle, la lutte contre ces minuscules ravageurs se ferait à grands coups de pesticides et d’insecticides. Les opérations seraient efficaces, rapides et économiques.  Mais ce ne serait pas durable.

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Sciarides – mouches des terreaux- emprisonnées par la colle appliquée sur le piège jaune, qui les attire.

Les quantités de pesticides utilisées dans le monde augmentent d’année en année. Et le Québec ne fait pas exception. L’automne dernier, les médias rapportaient que les ventes de pesticides n’ont jamais été aussi élevées chez nous, 80% de ces substances servant au domaine agricole. Or, les surfaces cultivées, elles, diminuent; sur chaque hectare (10 000 mètres carrés) de culture, on épand aujourd’hui plus de 2 kg d’ingrédients actifs. La résistance des insectes à ces produits et les problèmes de santé reliés à leur présence dans l’environnement ne cessent aussi de croître. Le Québec  s’était pourtant donné comme objectif de réduire les pesticides de 25% d’ici 2021…

Les insectes, soldats de tous les temps

Heureusement, des alternatives aux pesticides existent et continuent de se développer (la vitesse de ce développement est proportionnelle à l’intérêt et au financement que nos dirigeants veulent bien y consacrer).  Les solutions que nous préconisons dans nos serres s’inspirent des rivalités qui opposent les insectes depuis des temps immémoriaux. La lutte biologique consiste notamment à exploiter la guerre naturelle des « bons » contre les « méchants » insectes, cette lutte sans merci que mènent de gentils prédateurs contre les méchantes bibbites qui ont élu domicile dans nos fines herbes.

Je parle du quotidien des insectes auxiliaires qui se battent contre d’autres insectes dits détestables. Détestables parce qu’ils piquent, sucent et broient nos précieux plants et, par-dessus tout, parce qu’ils s’y reproduisent.

coccinelle

Coccinelle adulte qui se nourrit des pucerons ayant envahi la tête d’un plant.

L’idée n’est pas d’hier : l’entomologie agricole a pris naissance il y a plus de 200 ans. Ce sont les maladies des vers à soie qui auraient, les premières, pousser des scientifiques à tester de minuscules végétaux appelés cryptogames (tels que les lichens et les algues) afin d’empêcher les ravageurs de détruire les précieux producteurs de soie. Quelques années plus tard, ces mêmes cryptogames seront utilisés pour exterminer les populations de hannetons s’attaquant aux cultures de céréales en champs.

Malgré l’efficacité démontrée de l’usage de prédateurs, le marché des insectes auxiliaires est encore peu présent au Québec.  Dans le reste du monde, c’est un marché en développement. Les entreprises qui exploitent les mérites de la prédation et du parasitisme entomologiques s’additionnent tranquillement mais sûrement. C’est dire que de plus en plus de compagnies comprennent l’intérêt de développer des moyens de luttes intégralement écologiques.

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Nous, vaillants élèves en agriculture végétale, avons l’opportunité d’étudier et d’expérimenter dans nos serres cet usage bien humain des relations amour-haine entre les insectes.

Quelques sentinelles de serres

L’humidité et la ventilation dans la serre sont bien contrôlées? Vous avez pris soin de choisir des cultivars résistants aux maladies et aux insectes? Et malgré ces attentions, vous découvrez des petites bêtes indésirables dans vos cultures? Commandez vos insectes prédateurs! Quelques jours plus tard, les « sentinelles de serres » sont livrées, prêtes à éclore en plein champs de bataille.

Des pelotons d’insectes guerriers que nous, les agriculteurs en herbe, introduisons un peu partout dans la serre, sous les feuilles et dans les pots, comme c’est le cas ici de l’acarien Amblyseius cucumeris.

Amblyseius cucumeris, un acarien qui se nourrit des larves de thrips et des tétranyques (des insectes nuisibles).

Amblyseius cucumeris, qui se nourrit notamment des larves de thrips (des insectes nuisibles).

Les oeufs sont fournis dans un mélange céréalier qui permet aux larves naissantes de Amblyseius cucumeris de se nourrir, le temps qu’elles prennent possession de leur territoire et de leur bar alimentaire vivant.

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Amblyseius cucumeris émergera de ces petits monticules beiges répartis dans nos productions.

Dès 1851, l’entomologiste français Justin Macquart affirmait que pour lutter contre les ennemis des arbres, la meilleure solution était de faire appel aux insectes parasites des insectes nuisibles « qui se développent dans leurs flancs, s’alimentent de leur substance et les font périr d’épuisement.» Je suis assez d’accord avec monsieur Macquart.

Le parasitisme est la plus fascinante et probablement la plus sensationnaliste des approches en matière de lutte biologique. Un exemple : Encarsia formosa, dont les méthodes perverses n’ont rien à envier à celles du terrifique Hannibal Lecter (Le silence des agneaux).  Minuscule guêpe innofensive pour l’humain, Encarsia formosa pond ses œufs directement dans les larves de l’aleurode – une petite mouche blanche qui s’attaque notamment aux plants de tomates et de poivrons. Petit à petit, les larves parasitées s’épuisent, meurent et deviennent noires. Quelques jours plus tard, un bébé guêpe voit le jour, après avoir percé le ventre de l’aleurode décomposition.

Chaque guêpe Encarsia formosa se reproduit un peu plus de 300 fois dans les larves d’aleurodes. C’est autant de vilaines mouches qui ne verront pas le jour, et autant de braves soldates qui se joindront aux armées d’auxiliaires.

Si vous voulez la paix, préparez la guerre, qu’il disait?

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Encarsia formosa est livrée dans les larves d’aleurodes noircies, attendant patiemment de voir le jour…