Le pari d’Alexandre, agriculteur mutin

J’ai quitté, au moins temporairement, un travail stable et un généreux salaire pour aller voir ailleurs si j’y suis. L’appel des champs s’est fait sentir à cause d’un besoin urgent d’aller jouer dehors, de mettre les mains à la pâte, d’accomplir quelque chose qui fasse sens à mes yeux. Pour mon premier stage je pensais participer aux activités quotidiennes d’une ferme maraîchère bio, quelque part en milieu rural.

Frère et soeur Tamworth – quelques mois

Je ne pensais pas m’enthousiasmer autant devant le travail fouisseur de cochons grognons – moi qui préfère nettement le sauté d’épinards aux tranches de bacon. Je ne pensais pas non plus chauffer une pelle mécanique, creuser des trous et planter des poteaux. Je croyais encore moins avoir l’opportunité de participer, même très modestement, à la progression d’un idéal de vie.

Au cours des derniers jours, j’ai respiré l’air frais qui souffle sur cette ferme urbaine. Un vent de changement aux parfums tièdes de bois raméal fragmenté et d’humus forestiers. Bienvenue à Terre d’abondance, une petite exploitation qui devrait démontrer avant longtemps que l’agriculture naturelle, vivace, pratiquée à l’échelle humaine peut être parfaitement rentable au Québec. Et plus encore.

Laisser faire, ou presque

Située à quelques enjambées seulement de l’université de Sherbrooke, la ferme s’étend sur un grand rectangle de 20 acres. Alexandre Dagenais mène les travaux de la pépinière de vivaces, une part importante des activités de l’exploitation. Copropriétaire et technicien horticole de formation, il s’est lancé dans l’aventure il y a quatre ans avec sa conjointe Marie-Noël de la Bruère, qui enrichit l’entreprise par son expertise en herboristerie.

Alexandre est surtout un omnipraticien de l’aménagement paysager, qu’il exerce depuis une quinzaine d’années, et un producteur horticole autodidacte, se nourrissant d’abord des idées de Fukuoka. Agriculteur et scientifique japonais, Masanobu Fukuoka a forgé les principes de l’agriculture naturelle, une culture du laisser-aller quasi total excluant labours, engrais, sarclage et pesticides. Il mise plutôt sur l’extraordinaire complexité des organismes vivants formant les écosystèmes, qu’il imite dans sa pratique. Les méthodes culturales de Fukuoka ont pour effet d’alimenter le sol plutôt que de l’appauvrir. Sans apport extérieur, les rendements se révèlent bien souvent supérieurs à ceux obtenus en agriculture conventionnelle. Fukuoka répandait de la paille sur tout ce qu’il faisait pousser, geste salutaire pour la fertilité, l’irrigation, la germination et la protection des sols contre les agresseurs.

stophaire

Le strophaire est un champignon comestible qui pousse naturellement dans le bois raméal fragmenté (BRF).

Chez Terre d’abondance, la paille est remplacée par le paillis de BRF. Pour le reste, la philosophie Fukuoka est appliquée dans son ensemble avec une dose de gros bon sens et des apports, ici et là, d’une science non interventionniste. « Une fois que mes plants sont en sol, je n’arrose plus, explique Alexandre. Le temps que je gagne est investi ailleurs. » Ailleurs que dans l’entretien d’une machinerie agricole lourde, et bien plus dans des projets de développement de la ferme, qui se multiplient presque aussi vite que les bactéries du sol. Un projet phare de l’exploitation est de démontrer, dans un futur proche, qu’on peut très bien faire ses frais en collaborant avec la nature.

« Fukuoka affirmait que le but de l’agriculture, c’est l’accomplissement des êtres humains. C’est aussi ce que je pense. »

Cultures en chantier

Marcher sur cette Terre d’abondance, c’est mettre les pieds dans un chantier en construction de cultures, une destination à des années-lumière de la scène agricole conventionnelle. Ici, pas de planches rectangulaires bien découpées, ni de corvées d’arrachage de mauvaises herbes. Les mauvaises herbes ne poussent pas tellement dans l’univers d’Alexandre. «La diversité est la base de mes systèmes de culture, tous les végétaux ont leur utilité. On peut optimiser l’usage des sols et implanter, dans une même zone, plusieurs espèces utiles, nourricières, médicinales. En densité adéquate, elles compétitionnent les végétaux qu’on ne souhaite pas avoir.»

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Plants de fraisiers alpins, sur buttes, et plantes médicinales : pensée sauvage, agastache.

Pas de planches, mais des zones d’aménagement montées en buttes permanentes. C’est ici qu’il faut parler machinerie, puisque la construction de buttes géantes nécessite des quantités appréciables de matières. «Tout agriculteur devrait avoir sa pelle mécanique!, dit l’expert en aménagement paysager. Le montage des grosses buttes, du moins, nécessite le recours à la pelle; sa masse est mieux répartie, moins dommageable pour la structure des sols que celle du tracteur.» Ceci dit, la ferme utilise le tracteur pour toutes sortes d’autres tâches qui n’entraînent pas, ou peu, le passage en zones de culture. Aux deux machines s’ajoute une impressionnante collection d’outils «à bras» accumulés au fil des ans, comme autant de possibilités de travailler le sol sans déconstruire sa structure ou faire fuir les faunes utiles qui l’habitent. Ces lignes directrices trouvent écho dans les principes de permaculture, qui guident les aménagements de la ferme.

Chou cambre

Chou crambe (Crambe maritima)

BRF nourricier

Arbres, arbustes et herbacées sont implantés sur des buttes construites à partir de vieux troncs de feuillus, de compost vivant ainsi que de bois raméal fragmenté (BRF) fabriqués à la ferme. Une méthode qui vise à copier la construction naturelle des sols humiques forestiers et qu’Alexandre a intégrée auprès de Jacques Hébert, précurseur dans la fabrication et l’usage du BRF en horticulture. Les jeunes branches de feuillus fraîchement coupées sont fragmentées et ajoutées en paillis. Au contact du sol, le mélange contribue à nourrir la microfaune qui active la dégradation de la matière. «C’est pas juste des chips de bois!, souligne l’agriculteur qui a du mal à comprendre que l’usage du BRF ne soit pas davantage répandu en agriculture. C’est de la matière vivante recyclée et retournée à la terre!» Le BRF est produit sur la portion forestière de la ferme et incorpore de grandes quantité de bois déposées régulièrement par des émondeurs de la ville.

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Fruits du paw paw (Asimina triloba)

La pépinière comporte plus d’une centaine d’espèces, sélectionnées pour leurs usages multiples : fixatrices d’azote, médicinales, légumes vivaces, arbres à noix, fruitiers, nourriciers, aromatiques, ornementales. Pas de plantes annuelles dans les inventaires, mais des dizaines de vivaces rares ou méconnues. Le coin des fruitiers, notamment, est rempli de promesses : poirier asiatique, kiwi, fraisier alpin, cerisier-prunier «chum» ou encore le paw paw, un petit arbre. Bien à point, l’étrange fruit vert du paw paw aurait un goût de banane, mangue et ananas. Son feuillage lui donne des allures tropicales mais le paw paw est bel et bien une espèce indigène d’Amérique du Nord, implantée au Québec, comme une bonne partie des végétaux cultivés sur la terre.

Trop court passage

Ces derniers jours, j’ai participé notamment à la plantation d’une partie du verger : bleuetiers, framboisiers, vignes, et pommiers côtoient maintenant des schisandra, paw paw et faux-indigo (Amorpha). Le faux-indigo est un joli arbrisseau à épis pourpre, mellifère et bon compagnon, fixateur d’azote. Quelques pas plus loin, à la limite est de la terre, nous avons aussi planté des arbres à noix -dont les belles noix de coeur. Certains produiront d’ici quelques années, d’autres donneront leurs premiers fruits dans plusieurs décennies. « Mon intention est d’en faire profiter mes enfants. Ou leurs petits-enfants. S’ils le souhaitent. »

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Le verger en progression

Avec la pelle mécanique, nous avons creusé des trous -un seul pour la néophyte de la pelle que je suis!- et planté des poteaux de cèdres. Au printemps, des vignes devraient courir vers les hauteurs et, avec un peu de chance, former un plafond végétal gorgé de raisins pour la table. La terre est patiente, mais la stagiaire que je suis l’est moins; j’aimerais bien être un oiseau pour voir comment ces plantations se comporteront l’été venu.

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D’ici là, poules et cochons poursuivront leur travail de fouisseurs et gratteurs, préparant des portions de terre pour des cultures à venir. «J’aime les animaux. Je leur offre un milieu de vie agréable en échange de « travaux légers » qui, autrement seraient faits par des machines.»

Pour les cochons, le fermier a préféré une fratrie Tamworth, une race rustique en déclin…. mise de côté par l’industrie pour son incapacité à s’adapter aux systèmes de production intensifs. Le Tamworth est pourtant bien adapté à l’élevage en plein air. L’enclos est pensé de manière être déplacé facilement, en moyenne une fois par semaine, afin de permettre aux cochons rouquins de travailler un maximum de surface. Même chose pour les poules et les coqs chanteurs, qui fournissent par ailleurs oeufs et viande.

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Surface en friche travaillée par les cochons

Et la fabrication du compost? Celle du thé de compost? Le pré-compost de BRF? Les compagnonnages efficaces? Au sujet des semences enrobées? Et l’importance du design? Et puis et puis… le temps manque et le stage est terminé.

Le pari de la paysannerie

N’empêche, moi la stagiaire qui songe sérieusement à me lancer dans l’agricole, je veux savoir si l’aventure aboutit aussi à l’accomplissement financier de l’être humain.

Au pays de Fukuoka, on ne badine pas avec le respect de la hiérarchie.

Oh! toi, maître (de stage), si l’agriculture naturelle génère l’abondance, pourquoi n’est-elle pas davantage pratiquée?

Je ne sais pas. Mais je veux démontrer qu’elle est rentable. Parce qu’elle l’est.

En 2015, les écoles d’agriculture s’intéressent encore peu ou pas du tout à l’agriculture bio. Les pratiques intensives et l’usage des pesticides sont toujours au menu de la plupart des programmes de formation au Québec. Au lendemain de la signature de l’accord de Partenariat  transpacifique -le plus important accord commercial régional de toute l’histoire, où les règles du jeu sont définies par de grandes puissances- on est encore loin de pouvoir imaginer que les pratiques agricoles paysannes puissent être valorisées par le système économique. Et soutenues par les gouvernements.

Les cochons se nourrissent de ce qui émerge du sol mais aussi des résidus de préparation d’un restaurant local.

La bataille, pour Alexandre, se joue dans sa propre cour. Des fermiers du monde mettent en application une agriculture à échelle humaine, issue de savoirs anciens, proportionnellement plus productive que les pratiques conventionnelles, sans même parler des impacts sur l’environnement. Le défi n’est plus de définir ce qui fonctionne. Depuis 60 ans l’agriculture conventionnelle cherche à prouver l’efficacité des extrants mécaniques et chimiques, alors que l’agriculture naturelle est pratiquée efficacement depuis des millénaires. Les preuves ne sont plus à faire; il faut expliquer pourquoi et comment elle est efficace.

-Mon agriculture, c’est un mode de vie basé sur la diversité. Lorsque le verger aura évolué, que des fruits seront mûrs, les gens pourront venir voir et constater ce que nous pratiquons. Les écoles ne suivent pas? Moi je peux répondre à toutes les questions, je suis même prêt à ouvrir mes livres.

6 Comments

  1. Magnifique article! On sent toute l’admiration de l’auteure pour l’agriculture biologique et leurs artisans. Je sens qu’il y a vraiment un beau sujet à « creuser » et un mode de vie basée sur des convictions à faire connaître. Merci Sophie de nous éclairer!

  2. Tres cher compatriote humain, j‘ai fait exactement le meme saut que toi l‘annee derniere, au lieue des cochons, moi ce fut les vaches. Un troupeau de trois cents vaches laitieres. J‘etais en ville depuis longtemps et j‘en avais marre d‘etre un robot. Les champs de mais et le contact avec les animaux m‘as remonté le morale et apport’énormément de bagage, mais comme toi, de trop courte durée. C‘est sans doute l‘une des experiences les plus formatrices que j‘ai vécue et content de voir que je ne suis pas le seul. Sur ce je te félicite de ce pas franchi en espérant que cela t‘as satisfait et que tu y as trouvé ce que ton ame recherchais . 🙂

    • Je suis vraiment impressionnée par la philosophie de cette culture et les bons résultats qu’elle apporte et aussi de ton audace à te lancer dans ce projet innovateur pour notre siècle. J’ai beaucoup d’admiration pour toi, Alexandre dans ta passion qui te donne le courage des plus grands défis. Je te souhaite à toi et à Marie-Noël, grand succès dans cette entreprise si prometteuse.

  3. Merci de partager le superbe travail de Alex, ces initiatives novatrices et inspirantes restent trop souvent méconnues!!

  4. Bonjour,
    Est-ce que vous pouvez m’indiquer où on peut acheter du BRF près de Sherbrooke? Et peut-être aussi de la paille.
    Merci bien!
    Julie

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