Mon aventure agricole

Hein? Tu vas faire quoi?

Quand je raconte ce que je fais pendant mon congé sabbatique, plusieurs personnes réagissent comme si elles avaient manqué un bout de mon histoire. Alors je reprends mes explications et je hausse un peu la voix pour être certaine, cette fois, qu’elles m’aient bien entendue.

Je retourne à l’école.

-Ah bon? Tu vas faire ton doctorat?

Non. Je fais une formation professionnelle. Un DEP en production horticole. Pendant un an. Toute mon année sabbatique.

Hum! Tu changes de carrière?

-Non. Sais pas. Je prends le champ.

Oui, je prends le champ. Au propre comme au figuré.

Je veux utiliser mes bras

Depuis toujours, je travaille avec les mots. Les mots rédigés, les mots parlés, les mots imprimés, les mots enregistrés, les mots diffusés. Le temps passe et puis, petit à petit, les mots se répètent. Après 10 années passées dans le monde des communications institutionnelles, je suis fatiguée. Fatiguée de faire jongler mes neurones avec des concepts et des idées, dont les produits seront d’autres réalisations abstraites, productions dont l’existence reposera entièrement sur la réalité du virtuel. Fatiguée de rouler, chaque matin, vers cette boîte rectangulaire dans laquelle je vais m’asseoir et passer les sept prochaines heures à revivre, grosso modo, les mêmes situations. Je veux pouvoir poser mon regard plus loin que les 30 cm qui me séparent de l’univers communicationnel contenu dans cet écran (de fumée?) que je scrute toute la journée. Me demandant lequel, de l’humain ou de la machine, mon travail contribue au développement.

Vivement que je décolle de cet ordinateur. J’ai besoin de m’étirer, de déplier mes poumons recroquevillés, de reposer mon cou. Un besoin d’autant plus urgent que le seul fait de poser mon arrière-train sur une chaise pendant sept heures est rigoureusement aussi néfaste pour la santé que l’usage quotidien de l’alcool et du tabac.

Je veux utiliser mes bras. Produire quelque chose de concret. Quelque chose que je pourrai tenir entre mes mains, comme le fruit de ma vaillance à l’ouvrage, produit que je pourrai humer et partager.

La quarantaine bien entamée, au mi-temps de mon existence, je n’ai aucune envie de demeurer assise le reste de ma toujours plus courte vie professionnelle. Comme une urgente envie d’aller ressentir le plancher des vaches. «Ma grande, je me suis dit, change de décor. Va jouer un peu dehors.»

-Pourquoi l’horticulture?

D’abord il y a le silence. La délicatesse, l’apparente lenteur du règne végétal. Lorsque, après la pluie, je plonge mes mains nues dans la terre de mon potager et que je me remplis des parfums de l’air mouillé, quelque chose en moi se calme. On dirait que mes mouvements s’accordent au rythme des plantes qui s’élèvent. Lorsque je vois que l’une d’entre elles, que j’ai vue germer et naître, arrive à rester debout et à ne pas rompre devant la pluie et les vents, je comprends que j’y arriverai aussi. Je crois que mon jardin prend soin de moi autant que je le fais pour lui. Parmi les buttes de terre et le chant des oiseaux, penchée à quelques centimètres au-dessus du sol, j’arrive parfois à un état méditatif tel que j’en oublie le repas à préparer, ce que mes deux fils ne cessent pourtant de me rappeler.

-Maman! J’ai faim!

Manger. Un besoin vital, un geste qui pourrait être banal s’il n’engendrait pas autant de malaises et de contradictions dans mon quotidien, particulièrement depuis que je suis maman. C’est aussi pour répondre au souhait de mieux nourrir ma famille et pour alléger mes préoccupations alimentaires que j’entreprends mon aventure agricole : à terme, j’aimerais produire ma propre nourriture, mes propres végétaux, du moins ceux que j’arriverai à cultiver chez moi. Cela est le sujet d’une prochaine chronique, car c’est une histoire en soi!

Pour l’instant disons simplement que j’observe un mouvement d’hommes et de femmes qui, tout comme moi, ressentent concrètement, quotidiennement ce lien rompu avec la nature, et qui souhaitent mettre en place des systèmes qui soient plus près de leurs besoins et de leur environnement naturel. Fondamentale dans notre société, dans notre économie et notre environnement, la scène agricole se transforme, un geste à la fois, par ces personnes déterminées à donner du sens au travail qu’elles exercent et à la nourriture dont elles se nourrissent. Pour répondre à la demande toujours grandissante de produits bios et locaux, notamment, de petits producteurs, seuls ou en groupes, font émerger 1000 alternatives aux modèles existants : agriculture urbaine, agriculture soutenue par la communauté, agriculture de proximité, agriculture de petite surface, agriculture permaculturelle, etc. En cette ère internationale d’austérité et du tout à l’économie, il n’est pas question que je reste assise à l’intérieur, près de ma fenêtre, pendant qu’à l’extérieur, dans les champs et dans les villes, une véritable révolution prend racine.

Voilà en partie ce qui explique que je me retrouve dans les champs. Cette aventure, ces apprentissages horticoles, je les vivrai aussi avec mes yeux et mes oreilles de journaliste, avec la complicité de mon amie Josée, illustratrice. En compagnie des autres inscrits au programme -des individus de tous âges et de tous horizons- j’apprendrai à identifier les végétaux et leurs maladies, à conduire un tracteur, à gérer du fumier et des engrais. Les mains dans la terre, je passerai de longues heures dans les serres et la ferme de l’école. À travers mes stages, je rencontrerai des acteurs de cette «révolution arable», des gens imaginatifs, passionnés, et je témoignerai de leurs réalités. Il y aura des moments de découragement, des questionnements, je ferai des gaffes. Bien ancrée sur le plancher des vaches, je vivrai l’aventure et apprendrai mille et une choses que je partagerai sur ce blogue.

Envie de prendre les champs avec moi?

 

4 Comments

  1. Bonjour Sophie,

    On ne se connait pas beaucoup, mais je ne suis pas vraiment surpris! Je te souhaite beaucoup de plaisir et te remercie : c’est inspirant!

    Au plaisir de te lire!
    MH

  2. Bonjour Sophie,

    J’ai découvert avec intérêt votre blog et votre projet, partageant également cette attirance pour un futur (que j’espère proche) dans les champs ! Je vous remercie donc de m’aider dans ma réflexion par le biais de vos articles 🙂

    A la lecture de cet article, deux questions me viennent :
    – Si c’est déjà défini(et si cela n’est pas trop indiscret), quel est votre souhait pour ce qui viendra après votre formation ?
    – Pour quelle raison cette formation plutôt qu’une autre ? Je m’explique : votre description donne à voir que vous souhaitez une agriculture renouvelée, plus proche de l’environnement, pourtant la formation choisie garde une place à l’apprentissage de l’usage des pesticides. Loin de moi l’idée de juger, je suis exactement dans la même réflexion et je sais que les alternatives ont actuellement peu de place dans les formations agricoles 😉 Alors je suis d’autant plus curieux de connaître le cheminement qui vous a mené vers cette formation en particulier. Pour savoir peut-être si elle pourrait être celle qui me convient…

    Merci d’avance pour vos réponses !

    David

    • Bonjour David,

      Mon souhait, à moyen terme, est de trouver une petite terre en Estrie et d’y établir une production (modeste) de plusieurs types de végétaux, pour différents usages. À plus court terme, je vise l’autosuffisance pour ma famille, et peut-être bien quelques voisins! Mon potager est maintenant aménagé DEVANT ma maison et cela a modifié positivement les relations dans notre voisinage. Des relations qui étaient, dans certains cas, inexistantes. De façon plus globale, je suis intéressée également par l’agriculture sociale et l’hortithérapie.

      Concernant ma formation : il s’agit du programme de Production Horticole offert au centre de formation professionnelle de Coaticook : http://crifa.cshc.qc.ca/fr/programme.php?p=15

      D’ailleurs, vous êtes invité ce jeudi 22 octobre à la Journée portes ouvertes du CRIFA : http://crifa.cshc.qc.ca/fr/nouvelles.php?n=108

      La grande majorité des enseignements sont tournés vers la production biologique, ce qui n’est pas le cas de la plupart des formations en agriculture au Québec. Victoriaville offre aussi une formation bio, je crois. Le cours que nous avons sur les pesticides est motivé par l’objectif qu’a le programme d’offrir aux élèves toutes les possibilités de débouchés; certains seront appelés comme ouvriers sur des fermes où il leur sera demandé d’appliquer des pesticides. Ils devront savoir le faire. Ce qui est bien avec la formation que je poursuis, ce que nous avons 5 stages pratiques de 2-3 semaines chacun, sur des fermes bios. Vous pouvez choisir l’entreprise où vous serez accueilli, sous la condition qu’elle réponde aux critères du centre de formation. Sinon, pour tous les enseignements qui m’intéressent mais qui ne sont pas offerts dans ma formation (permaculture, par exemple), il y a les formations ponctuelles, de quelques heures ou jours, qui répondent souvent à mes besoins.

      J’espère que ça répond, au moins en partie, à vos questions!

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