partie 1
Les reines jaunes du Doubs

La semaine dernière, j’ai eu la chance inouïe d’assister à un moment unique et symbolique du travail de semencier : la sélection des carottes porte-graines.  La valeur d’une semence dans la collection du semencier peut être estimée à la quantité de personnes qui font pousser ladite semence dans leur potager. Quel maraîcher du dimanche ne cultive pas de ces racines ombellifères aux chaudes couleurs d’agrumes?

Je ne vous parle pas ici de n’importe laquelle des carottes, ni de n’importe lequel des semenciers. Je vous parle de la carotte jaune du Doubs de Patrice Fortier. Cet artiste visuel et semencier du bas du fleuve qui a vu sa cote de popularité grimper après la sortie, en 2014, du film Le semeur, dont il est le sujet central. Le documentaire de Julie Perron s’est vu décerner plusieurs prix dans les pays où il a été présenté et raconte merveilleusement la démarche agro artistique de Patrice Fortier. Fondateur de La société des plantes, dans laquelle il vit, Patrice a consacré pratiquement tous les jours de ses 15 dernières années à cultiver, reproduire et préserver des semences anciennes, rares ou mises de côté par l’industrie.

Jaune du Doubs

Carotte jaune du Doubs. Crédit photo : Patrice Fortier.

Le travail du presque moine qu’est Patrice contribue à remettre au goût du jour des saveurs oubliées, et font le bonheur des amoureux d’art, d’écologie, de nature et de gastronomie. Son travail, il l’exécute avec la rigueur du scientifique, guidé par une âme généreuse de poète et de passeur de savoirs

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Dans la graineterie de La société des plantes

La communauté de Patrice Fortier

La société des plantes est établie à Kamouraska, un village de 500 âmes. C’est une communauté végétale tissée serrée de plus de 300 variétés, cultivées sur une terre riche et venteuse du rang de l’Embarras. Les travaux du semencier m’intéressent fortement et le stage était un prétexte parfait pour tirer quelques leçons de Patrice, que je connaissais suite à un de ses ateliers sur la production de semences.

Impossible pour moi, en quatre jours de stage, de retenir les noms de chaque plante. Apparemment, plusieurs visiteurs de La société n’arrivent pas même à concevoir qu’un être humain puisse retenir les noms, français et latins, de toutes ces recrues.

paysage de chez Patrice

Le matin se lève sur La société des plantes

Moi, me dit Patrice, je passe mes journées avec elles. Ça fait 15 ans que je les côtoie. C’est normal que je les connaisse par leurs petits noms.

Ces arbres, ces légumes, ces fleurs, ce sont des amis pour toi?

Oui, on peut dire que ce sont des amis.

Féru d’ethnobotanique, scrutateur autodidacte de la génétique des plantes, Patrice connaît ses herbes, fleurs et légumes comme s’il les avait tricotés. Il connaît l’histoire de chacun, leurs goûts, leurs formes, leurs forces et leurs vulnérabilités. Il sait ce qu’ils ont dans le coeur, qu’il doit parfois ouvrir pour retirer les semences qui perpétueront l’espèce. Les productions de Patrice privilégient la rusticité et des traits de caractères recherchés pour leurs arômes. Des arômes qui voyagent au moins jusqu’à Montréal, notamment, puisque le chef Normand Laprise du restaurant Toqué! n’hésite pas à se rendre jusque dans le rang de l’Embarras pour s’approvisionner à l’occasion.

La morphologie des légumes qu’il cultive inspire Patrice. Créateur d’une série de portraits de carottes -portraits qui voyagent avec le documentaire-  l’artiste devenu paysan travaille à présent sur un projet associant la morphologie de variétés de patates à celles de personnes marquantes de son entourage. Prochainement dans sa bibliothèque de semences : la patate bleue Frandelion, du nom de famille de Charles-Antoine, employé de La société des plantes depuis deux ans.

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La patate bleue Frandelion – variété à venir à La société des plantes.

De tout ce que j’ai récolté lors de mon passage à La société des plantes -graines, racines, branches, légumes, fruits- la récolte et la sélection de la carotte du Doubs est certainement la plus élaborée et une des plus attrayantes des tâches du semencier de Kamouraska.

Le défilé annuel de la jaune du Doubs

Mercredi matin, 14 octobre 2015. Les racines ayant prospéré tout l’été, le temps était venu, donc, de choisir les « plus belles » carottes, celles dont le développement et la croissance seront prolongés jusqu’à ce qu’elles donnent leurs graines, à l’automne 2016. La carotte en question est la jaune du Doubs, une variété ancienne utilisée à l’origine comme fourrage, et redevenue populaire « chez les animaux humains », au cours des dernières années, en raison de sa saveur sucrée et de la facilité à la conserver.

Première étape : armés de nos fourches, on retire délicatement de terre chacune des quelques 400 carottes plantées au printemps. Visuellement, l’entreprise a quelque chose d’impressionnant : au final, un lit de doigts jaune orangé attend patiemment d’être amené au lavage. Mais avant, il faut que les carottes s’adaptent à leur nouveau climat et que leur habit de terre sèche un peu.

Première étape : les carottes sont retirées délicatement de terre; elles reposent ainsi quelques heures, le temps de sécher et de rafraîchir un peu.

Première étape : les carottes sont retirées délicatement de terre. Elles reposent ainsi quelques heures, le temps de sécher et de rafraîchir un peu.

Quelques heures ont passé. On peut envoyer au rinçage les candidates à la reproduction. On enlève simplement le plus gros afin de procéder au premier tri.

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Quelques heures ont passées, les carottes sont rincées légèrement.

On passe maintenant au premier tri. On met de côté les individus qui ont des malformations ou qui ne correspondent pas du tout aux caractéristiques de la jaune du Doubs : une carotte jaune (pas orange, pas blanche), plutôt longue, obtuse.

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Premier tri, où on met de côté toutes les carottes qui ne correspondent pas aux caractéristiques propres à la jaune du Doubs. Sur la photo : Charles-Antoine Frandelion, employé de La société des plantes.

Deuxième grande étape : on rapatrie les carottes dans la maison. Il faut les nettoyer pour pouvoir écarter celles que nous ne voulons pas goûter.

Il faut laver délicatement le collet et le premier tiers de la racine.

Il faut laver délicatement le collet et le premier tiers inférieur de la racine.

Celles qui sont sélectionnées pour le test de goût paraissent les plus prometteuses : une couleur jaune d’or, presque lumineuse, une silhouette allongée et obtuse. Une surface plus lisse que crevassée.

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Charles-Antoine et Patrice choisissent les carottes qui seront goûtées.

Troisième grande étape : on goûte! Et on goûte toutes celles qui sont présélectionnées : entre 200 et 300 carottes en moyenne. La cérémonie mériterait d’être soulignée en trinquant, mais l’alcool aurait un impact indésirable sur les papilles gustatives…

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https://www.youtube.com/channel/UC_MZyy0gv9vEr7Q2Da2ZYgg

Voici, en grande primeur, les reines de beauté jaunes du Doubs de La société des plantes de Kamouraska!

Carottes jaunes du Doubs

Les reines de beauté, sélectionnées comme porte-graines.

Elles passeront la nuit dehors et, le lendemain venu, on les met en terre dans de petits bacs. C’est ainsi qu’elles passeront l’hiver, en attente d’être remises au champs au retour du beau temps.

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On trime les collets pour laisser un tout petit peu de verdure. Les reines de beauté sont ensuite mises en terre, en petits bacs.

Bon hiver les reines de beauté!

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Au chaud dans leur terreau, les carottes porte-graines sont prêtes à passer l’hiver.

Au retour du printemps, les carottes seront remises aux champs. Et à la fin de la saison, elles feront des fleurs, se polliniseront entre elles et produiront des graines, disponibles à partir de janvier 2017.

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Les carottes feront des fleurs, comme celles-ci, dont on retirera les graines.